Les coulisses méconnues d’une crise qui s’envenime depuis des décennies
La crise anglophone au Cameroun ne s’est pas imposée brutalement : elle plonge ses racines dans l’histoire même du pays, révélant les paradoxes d’un pouvoir qui a d’abord étudié le problème avant de le laisser s’envenimer. Des archives méconnues à un présent marqué par des milliers de vies brisées, le parcours du président Paul Biya incarne cette trajectoire tragique — celle d’un homme qui a d’abord analysé la crise avant de la laisser dévorer le Cameroun.
Un référendum controversé, une commission ignorée et l’engrenage d’une crise
Tout commence en 1972, avec un référendum qualifié d’illégal par une partie de la population. Vingt ans plus tard, alors que la frustration grandit dans les régions anglophones, un jeune Paul Biya, alors secrétaire d’une commission présidentielle chargée d’examiner le « problème anglophone », affronte pour la première fois la complexité de cette fracture. Pourtant, loin de résoudre ce dossier, il devient le principal artisan de son aggravation : ce qui n’était qu’un malaise politique se transforme, sous son mandat, en une crise aux conséquences dévastatrices.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes : des milliers de morts, plus de 700 000 déplacés internes, et une économie camerounaise asphyxiée par des années de conflit. Pire encore, cette crise a poussé certains Camerounais à envisager une séparation radicale du pays — une issue que personne n’aurait imaginée il y a quelques décennies.
Des prisonniers politiques en otages d’un système à bout de souffle
Parmi les symboles les plus criants de cette impasse figure la détention de prisonniers politiques — des Camerounais emprisonnés pour avoir osé contester un système électoral toujours plus contesté. Leur sort n’est pas une simple question de justice : il est le miroir d’un Cameroun où le mot « consensus » a été évacué de la scène politique depuis le retour au multipartisme en 1990. À une époque où les institutions devraient apaiser les tensions, le régime a préféré les instrumentaliser.
L’électoralisme et l’échec d’un système taillé sur mesure
Depuis 1990, année du retour au pluralisme, le Cameroun a vu défiler des réformes électorales successives, toutes présentées comme des avancées démocratiques. Pourtant, aucune n’a permis d’atteindre ce que beaucoup réclament depuis des années : un consensus. Au contraire, chaque scrutin a été conçu pour servir les intérêts d’un pouvoir qui refuse de partager la scène politique. Résultat ? Une défiance généralisée, surtout dans les régions anglophones, où la colère s’est muée en revendications indépendantistes.
Libérer les prisonniers politiques : une urgence pour solder un passé toxique
Face à cette situation, les appels se multiplient, portés par des figures comme Dieudonné Chi du Social Democratic Front (SDF). Pour lui, la libération des prisonniers politiques n’est pas qu’une question humanitaire : c’est une obligation morale pour un président qui quitte le pouvoir à 93 ans, après 44 ans à la tête du pays.
« Un dirigeant qui a connu le problème anglophone de l’intérieur, qui l’a étudié en commission avant de le laisser s’aggraver, a-t-il le droit de laisser derrière lui des milliers de Camerounais derrière les barreaux ? La réponse est non. Le président Paul Biya a les moyens, et surtout le devoir, de prendre ses responsabilités avant son départ. Il doit libérer ces prisonniers — ceux des régions anglophones comme ceux emprisonnés pour avoir contesté des élections — pour tourner définitivement la page d’une gouvernance qui a trop longtemps nourri la frustration et la division. »
Au-delà des geôles : réconcilier un Cameroun fracturé par l’injustice
La crise anglophone ne se résumera pas à une simple libération de détenus. Elle exige une réponse globale : un retour au dialogue, une reconnaissance des griefs légitimes des anglophones, et surtout, une remise en question des méthodes qui ont conduit à cette impasse. Pourtant, une chose est sûre : sans justice pour les prisonniers politiques, sans reconnaissance de leurs droits, la réconciliation restera un vœu pieux.
Le Cameroun se trouve à un carrefour. Les choix de ces prochains mois, qu’ils viennent du sommet de l’État ou de la société civile, détermineront si le pays parviendra enfin à panser ses blessures… ou si la division continuera de ronger son avenir.