Côte d’Ivoire : les dessous de la guerre contre l’or clandestin et ses enjeux cachés

Écouter l'article⏱ ~5 min

Pendant plus de dix ans, les zones rurales de Côte d’Ivoire ont subi en silence les ravages de l’extraction aurifère illégale. Mais aujourd’hui, Abidjan passe à l’offensive. Derrière les expulsions massives de chercheurs d’or non déclarés se cachent des décisions politiques lourdes de conséquences : comment concilier la relance économique avec la sauvegarde des terres agricoles, au prix d’un coût social et environnemental déjà bien réel ?

L’orpaillage clandestin, ce fléau qui empoisonne l’agriculture ivoirienne

Avec une production annuelle de plus de deux millions de tonnes de cacao, la Côte d’Ivoire mise sur son secteur agricole. Pourtant, cette richesse est menacée par une activité minière sauvage qui s’étend comme une tache d’huile dans l’Ouest et le Nord du pays. Autour de Bouaflé, Hiré, Bouna ou Kong, les champs de cacaoyers, de riz et d’hévéas se transforment en paysages lunaires, creusés par des milliers de trous d’orpaillage. Les méthodes employées, souvent brutales, reposent sur l’utilisation massive de mercure et de cyanure, ces poisons qui s’infiltrent dans les sols et les nappes phréatiques, condamnant durablement les cultures.

Le bilan est lourd sur tous les plans. D’un côté, l’État ivoirien subit un manque à gagner colossal : des dizaines de milliards de francs CFA échappent chaque année au fisc à cause de ces activités informelles. De l’autre, la stabilité du pays est compromise. Les zones frontalières du Nord, déjà fragilisées par la menace jihadiste venue du Sahel, deviennent des territoires où règne l’anarchie. Les trafics d’armes et d’or alimentés par l’orpaillage clandestin nourrissent un cercle vicieux difficile à briser.

Une répression régionale qui révèle les failles du système

La Côte d’Ivoire n’est pas seule dans cette bataille. Depuis 2022, plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest durcissent leur politique contre l’exploitation aurifère anarchique. Le Burkina Faso multiplie les opérations de fermeture de chantiers artisanaux, justifiant ces mesures par la nécessité d’asphyxier les groupes armés. Le Mali, après le drame de Kéniéba en 2025 où plus de quarante personnes ont péri dans un effondrement de mine, a expulsé des centaines de mineurs étrangers, dont une quarantaine de Chinois. Quant à la Guinée, elle renforce ses contrôles dans la région de Siguiri, un des épicentres historiques de l’orpaillage en Afrique de l’Ouest.

Cette convergence régionale n’est pas un hasard. Le prix de l’or, qui a dépassé les 2 700 dollars l’once en 2024, exerce une attraction irrésistible sur une main-d’œuvre transfrontalière venue du Bénin, du Mali, du Niger, de Guinée ou encore du Ghana. Armée de pelleteuses et de tables de lavage, cette armée de fortune s’engouffre dans les failles des législations nationales, souvent conçues pour des multinationales minières et non pour des exploitations artisanales. Résultat : des réseaux opaques, des permis frauduleux et des zones entières échappant à tout contrôle étatique.

Expulsions massives : un pari politique aux conséquences incertaines

En lançant cette campagne d’expulsions, le gouvernement ivoirien prend un risque calculé. Les sites d’orpaillage clandestins font vivre, directement ou indirectement, des centaines de milliers de personnes. Les expériences passées, comme celles menées entre 2014 et 2018, ont montré l’efficacité limitée de ces mesures. Les mineurs expulsés ont souvent reconstitué leurs chantiers ailleurs, faute d’alternatives viables. Plus de 300 sites illégaux avaient alors été fermés, mais le phénomène avait persisté, simplement déplacé.

Pour que la répression produise des effets durables, Abidjan doit combiner fermeté et innovation. Depuis 2014, un cadre légal existe pour encadrer l’exploitation artisanale semi-mécanisée. Pourtant, le nombre de permis délivrés reste dérisoire face à l’ampleur du phénomène. La clé du succès réside dans un volet social ambitieux : reconversions professionnelles, formations agricoles et déploiement d’une police des mines sur le long terme. Sans ces mesures, la bataille contre l’or illégal ne fera que déplacer le problème, sans jamais le résoudre. La véritable épreuve pour la Côte d’Ivoire ne se gagnera pas seulement dans les mines, mais aussi dans les bureaux et sur le terrain.

Fils d'actualité (RSS)Ajoutez nos flux XML à votre agrégateur RSS (Feedly, Inoreader, Thunderbird...)