L’affaire récente de deux ressortissants français interpellés dans le nord du Togo a brusquement braqué les projecteurs sur les dérives autoritaires du régime togolais. Inculpés quelques jours après leur arrestation par les services de renseignement, leur cas semble avoir été tranché sous l’influence directe de Faure Gnassingbé. Ce dernier aurait explicitement ordonné à son ministre de la Justice, Pacôme Adjourouvi, de « ne céder à aucune pression », révélant ainsi l’emprise totale du pouvoir exécutif sur les institutions.
Un pouvoir en quête d’éternité
Au-delà des tensions diplomatiques, cet épisode met en lumière une crise structurelle bien plus profonde : l’érosion totale de la gouvernance togolaise. Une interrogation s’impose aujourd’hui avec une urgence croissante : quel est le véritable détenteur du pouvoir au Togo, et sur quelles bases se fonde sa légitimité ?
En transformant la Constitution et en installant un « président de la République » symbolique pour s’octroyer les pleins pouvoirs en tant que président du Conseil, Faure Gnassingbé a érigé un modèle politique sans précédent. Une construction institutionnelle où les apparences s’effacent devant une réalité autoritaire, où les titres ne reflètent plus les responsabilités, mais servent à masquer une concentration extrême du pouvoir.
Une Constitution réécrite au gré des ambitions
Le changement constitutionnel de 2024, avalisé par une Assemblée nationale contrôlée à 95 % par le parti unique (UNIR), a opéré une mutation radicale du régime. Le président de la République, Jean-Lucien Savi de Tové, a vu ses prérogatives réduites à une fonction décorative. Toutes les attributions exécutives définition des orientations nationales, gestion des forces armées, nominations stratégiques, représentation internationale et pouvoir réglementaire ont été transférées au président du Conseil, désormais incarné par Faure Gnassingbé depuis le 3 mai 2025.
Or, ce poste, dépourvu de toute limite temporelle, permet une mainmise perpétuelle sur les rênes du pouvoir. Contrairement à l’ancienne Constitution de 1992 (révisée), qui plafonnait les mandats présidentiels à deux, ce nouveau dispositif ouvre la voie à une gouvernance indéfiniment prolongée. Le chef du parti majoritaire (UNIR) devient automatiquement président du Conseil. Avec 108 députés sur 113 issus de ses rangs aux législatives de 2024 marquées par le boycott de l’opposition, le scénario était écrit d’avance. Exit l’alternance démocratique : place à une dynastie politique déguisée en système constitutionnel.
La justice, simple exécutante des volontés politiques
L’interpellation des journalistes français Sébastien Perez Pezzani et Gaël Mocaër, arrêtés en pleine réalisation d’un reportage pour France Télévisions, illustre une pratique bien ancrée : l’instrumentalisation des institutions judiciaires. Cette affaire ne relève pas d’un incident isolé, mais s’inscrit dans une logique systémique où renseignement et justice répondent à des consignes politiques directes. L’ordre de « ne céder à aucune pression » délivré aux magistrats dévoile une chaîne de commandement qui annihile toute indépendance judiciaire. Quand le pouvoir exécutif dicte ses volontés aux juges, la ségrégation des pouvoirs devient une fiction.
Cette méthode ne date pas d’hier. Elle s’est manifestée lors des crackdowns sur les manifestations de juin 2025, dans les poursuites contre les opposants, ou encore dans la gestion arbitraire d’affaires sensibles. Le droit n’est plus qu’un instrument bivalent, activé ou neutralisé selon les besoins du régime. Dans ce contexte, la protection des citoyens et la préservation de l’État de droit relèvent du mirage.
Une légitimité érodée, un pouvoir éternel
Mais qui gouverne donc ? La réponse est sans ambiguïté : un dirigeant qui a hérité du pouvoir en 2005, l’a consolidé pendant deux décennies, puis a remodelé les institutions pour en faire un outil de perpétuation personnelle. Le peuple togolais n’a jamais été consulté par référendum sur ces bouleversements. Les scrutins législatifs de 2024, entachés de contestations et de désistements massifs, ont encore affaibli la crédibilité du processus. Quant au Sénat, un tiers de ses membres étant nommé par le président du Conseil, il parachève le contrôle absolu du régime.
Ce n’est plus une transition, mais une perpétuation déguisée du pouvoir personnel sous un vernis institutionnel. Les apparences changent, les procédures s’accumulent, mais le centre de décision reste inchangé : Faure Gnassingbé, à la fois président du Conseil, chef de la majorité parlementaire, commandant en chef des armées et arbitre ultime de toutes les décisions stratégiques.
Vers une crise inévitable ?
Lorsque l’arbitraire supplante le droit, lorsque les institutions deviennent des coquilles vides, lorsque la justice se plie aux impératifs politiques, le pacte social se fragilise irrémédiablement. Le Togo n’est plus confronté à une simple crise constitutionnelle, mais à un système qui a délibérément choisi de gouverner en dehors de tout cadre républicain stable et prévisible.
La question n’est plus seulement celle de l’identité du dirigeant : elle porte désormais sur les limites de ce système. Jusqu’où pourra-t-il se maintenir face aux contradictions internes et à la montée des contestations populaires ? L’histoire récente montre que les régimes fondés sur l’arbitraire et l’exclusion finissent toujours par être rattrapés par leurs propres failles.
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