Pêche au Gabon : la reprise des négociations avec l’Union européenne suscite de vives réactions
La décision du gouvernement gabonais d’ouvrir des discussions pour un nouvel accord de pêche avec l’Union européenne, après la suspension du précédent protocole, provoque des réactions contrastées. Alors que les autorités affichent leur volonté de reprendre le contrôle sur les ressources halieutiques, les opérateurs locaux et les observateurs s’interrogent sur les retombées concrètes de ces futures négociations. Cette séquence intervient plus d’un an après la dénonciation de l’accord le 4 juin 2025, et l’expiration du protocole le 28 juin 2026. Depuis, les navires européens ne disposent plus d’aucun cadre pour pêcher dans les eaux gabonaises, l’ancienne clause d’exclusivité interdisant les autorisations individuelles. Pour Libreville, il s’agit de corriger les faiblesses d’un partenariat dont les bénéfices économiques locaux sont restés limités.
Un héritage mitigé : entre volumes théoriques et captures réelles
Le précédent protocole reposait sur une capacité de référence de 32 000 tonnes, servant à calculer la contribution européenne, mais sans garantir ce niveau de prises. L’Union européenne versait 1,6 million d’euros par an pour l’accès aux ressources, complété par une enveloppe annuelle d’un million d’euros pour le développement du secteur. Or, les résultats ont été bien en deçà des attentes : entre 2022 et 2024, les navires européens n’ont capturé en moyenne que 10 604 tonnes par an, et seulement 54 % des 27 autorisations pour thoniers senneurs ont été utilisées. Les six licences pour thoniers canneurs n’ont jamais été exploitées. Ces écarts devraient logiquement influencer la prochaine architecture du partenariat, notamment sur le nombre de navires, le prix d’accès à la tonne et les modalités de calcul de la contribution européenne.
De l’accès aux eaux à la création de valeur locale : le véritable enjeu
Le précédent accord prévoyait que 30 % au moins des captures soient transbordées dans un port gabonais, sous réserve de conditions acceptables, avec obligation de débarquer intégralement les prises accessoires lors de ces opérations. Dans les faits, ces dispositions ont été très peu appliquées : les navires européens ont rarement fréquenté les infrastructures gabonaises, préférant débarquer et transformer en Côte d’Ivoire. Selon l’évaluation européenne, le Gabon n’aurait capté que 23 % de la valeur ajoutée générée, contre 47 % pour d’autres acteurs, notamment en Côte d’Ivoire et au Sénégal, via les activités portuaires, les emplois embarqués et la transformation. Le prochain accord devra donc trancher : le Gabon se contentera-t-il de monétiser l’accès à sa ressource, ou cherchera-t-il à bâtir une chaîne de valeur intégrée sur son territoire ? La question des débarquements, des infrastructures portuaires, de la transformation et de l’emploi national devient aussi cruciale que le montant de la compensation financière.
Financement du secteur : des retards et des indicateurs peu convaincants
Le financement du secteur constitue un autre point de friction. Sur les 5 millions d’euros d’appui sectoriel prévus sur cinq ans, seuls 2 millions avaient été transférés au moment de l’évaluation menée entre décembre 2024 et mai 2025, soit un peu plus de 20 % de l’enveloppe consommée. Des infrastructures restaient inachevées, et les indicateurs retenus mesuraient davantage l’exécution de livrables que leurs effets économiques réels. Ce constat alimente les critiques sur l’efficacité du dispositif et nourrit les attentes d’un futur accord plus mesurable.
Contrôle des captures et emploi des marins gabonais : des failles à corriger
Les négociations devront aussi remédier à plusieurs faiblesses techniques. Le précédent dispositif prévoyait l’embarquement de marins gabonais qualifiés, mais aucune liste conforme aux critères requis n’avait été transmise aux armateurs européens, si bien que les compensations en cas de non-embarquement n’ont pas été appliquées. Le contrôle des captures doit également être renforcé : le système électronique de déclaration n’était pas totalement opérationnel, et des différences de méthode entre les parties ont produit des écarts dans les données. La transparence des volumes réellement pêchés devient donc un élément déterminant pour évaluer la valeur du partenariat. L’évaluation européenne recommande notamment de reconsidérer les six licences jamais utilisées pour les thoniers canneurs et d’adapter le nombre d’autorisations pour les senneurs.
Perspectives : vers un partenariat fondé sur des résultats vérifiables
La prochaine négociation ne se limitera pas à un montant versé par Bruxelles en échange d’un accès aux eaux gabonaises. Elle devra définir les conditions d’un partenariat où chaque tonne pêchée génère des retombées identifiables pour l’économie gabonaise : revenus, emplois, débarquements, transformation et développement des infrastructures. Pour Libreville comme pour Bruxelles, l’enjeu est de tirer les leçons du précédent accord. Le futur partenariat sera jugé moins sur ses engagements théoriques que sur sa capacité à produire des résultats concrets et vérifiables. Pour le Gabon, cette renégociation ouvre une séquence où la ressource halieutique devient un instrument potentiel de souveraineté économique et de création de valeur locale. Les réactions et les attentes exprimées localement témoignent de l’importance de ces discussions pour l’avenir du secteur.
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