19 septembre 2026

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Burkina Faso : après l’école militaire, ce que les Burkinabè attendent vraiment

L’ouverture de l’Institut de l’Enseignement Militaire Supérieur Tiéfo-Amoro, avec sa première promotion de 28 officiers stagiaires, a été présentée comme un jalon vers la souveraineté stratégique du Burkina Faso. Mais au-delà de l’annonce, les réactions et les perspectives dessinent un tableau plus contrasté : alors que les autorités célèbrent la formation d’une élite nationale, plus de 2,1 millions de personnes déplacées de force, dont plus de 2 millions de déplacés internes, restent prises dans l’incertitude. En 2025, plus de 221 000 Burkinabè ont fui le pays, principalement vers des États voisins, et environ 82 000 réfugiés burkinabè étaient encore recensés en Côte d’Ivoire en juin 2026. Une question s’impose alors : à quoi sert une souveraineté militaire renforcée si une partie de la population ne se sent toujours pas suffisamment protégée pour rester chez elle ?

Une école d’officiers dans un contexte de déplacements massifs

Sur le principe, nul ne conteste à un État le droit de former ses propres militaires. L’Institut Tiéfo-Amoro doit préparer localement des officiers à la stratégie, au commandement, à la gestion de crise et à la géopolitique. Mais le problème n’est pas l’existence de cette école : il réside dans le moment, l’ampleur et la place que le militaire semble progressivement occuper dans le projet national.

Pendant que Ouagadougou parle de souveraineté stratégique, une autre réalité s’impose sur le terrain : des Burkinabè continuent de quitter leurs villages, leurs terres et parfois leur pays pour chercher la sécurité ailleurs. Le paradoxe est d’autant plus saisissant que le discours officiel insiste sur la puissance militaire.

Ce que révèlent les chiffres des déplacements

Les données du HCR sont éloquentes. À la fin de 2025, le Burkina Faso comptait plus de 2,1 millions de personnes déplacées de force, dont plus de 2 millions de déplacés internes. La même année, plus de 221 000 Burkinabè ont quitté le pays, principalement vers des États voisins. En Côte d’Ivoire, environ 82 000 réfugiés burkinabè étaient encore recensés en juin 2026.

Ces chiffres montrent que le problème reste considérable. Ils nourrissent une interrogation fondamentale : à quoi sert une souveraineté militaire renforcée si une partie de la population ne se sent toujours pas suffisamment protégée pour rester chez elle ? La question n’est pas une accusation, mais une contradiction politique et sociale qui mérite d’être examinée.

Le risque d’une militarisation généralisée de l’État

Le véritable sujet n’est donc pas simplement la création d’une école militaire. C’est la place grandissante du militaire dans la construction du nouvel État burkinabè. Le pouvoir affirme vouloir adapter l’appareil de défense aux réalités nationales et renforcer la souveraineté. Le président Ibrahim Traoré intervient lui-même régulièrement auprès de la hiérarchie des Forces de défense et de sécurité et leur donne des orientations sur la conduite de la guerre contre les groupes armés.

Pris séparément, ces choix peuvent être expliqués par le contexte sécuritaire. Mais lorsqu’on les additionne, une interrogation apparaît : le Burkina Faso est-il simplement en train de renforcer son armée pour répondre à une guerre, ou est-il progressivement en train de placer le militaire au centre de l’organisation du pays ? La nuance est fondamentale. Un État peut avoir besoin d’une armée forte sans devenir un État dominé par la logique militaire. C’est précisément cette frontière que le Burkina Faso devra éviter de franchir.

Car lorsque l’armée devient la réponse privilégiée à presque tous les problèmes nationaux, le risque est de réduire progressivement l’espace accordé aux autres dimensions de la reconstruction : administration civile, éducation, économie locale, justice, services sociaux, développement rural et retour des populations déplacées.

La souveraineté ne se mesure pas au nombre d’uniformes

Le pouvoir burkinabè parle de souveraineté. Mais la souveraineté ne devrait pas être uniquement militaire. Elle doit aussi être territoriale, économique, alimentaire, institutionnelle et sociale.

Un pays souverain est un pays où un agriculteur peut retourner cultiver son champ sans craindre une attaque. Un pays souverain est un pays où une famille n’est pas obligée de traverser une frontière pour dormir en sécurité. Un pays souverain est un pays où une école peut fonctionner sans que les enfants soient déplacés par peur des violences. Un pays souverain est enfin un pays où l’État est capable de protéger ses citoyens au point que fuir devienne l’exception, et non une stratégie de survie.

Or, les chiffres des déplacements montrent que le problème reste considérable. Le HCR estime que plus de 221 000 Burkinabè ont quitté leur pays en 2025. Ces données rappellent que la souveraineté ne se décrète pas ; elle se mesure à la capacité de l’État à garantir la sécurité de ses citoyens.

Une société qui ne doit pas se penser uniquement en termes de guerre

Le Burkina Faso est en guerre contre des groupes armés. C’est une réalité. Mais un pays ne peut pas être construit uniquement autour de la guerre. Une guerre peut justifier le renforcement d’une armée. Elle ne doit pas nécessairement devenir la matrice de toute la société.

C’est là que l’ambition affichée autour de la formation d’une nouvelle élite militaire mérite d’être observée avec attention. Former une élite militaire nationale peut renforcer l’autonomie stratégique du Burkina Faso. Mais cette politique ne doit pas devenir le symbole d’une transformation plus profonde dans laquelle le militaire finirait par devenir la référence centrale de l’État. Parce qu’à ce moment-là, le problème ne serait plus seulement sécuritaire. Il deviendrait institutionnel.

Les perspectives : le véritable test d’Ibrahim Traoré

Le véritable test du pouvoir d’Ibrahim Traoré ne sera donc pas uniquement sa capacité à former des officiers, à créer des institutions militaires ou à afficher une doctrine de souveraineté. Le véritable test sera de savoir si les Burkinabè pourront progressivement retourner dans leurs villages, reprendre leurs terres, rouvrir leurs commerces et envoyer leurs enfants à l’école sans avoir à craindre pour leur vie. C’est cela que les populations attendent.

Car un pays peut posséder une armée parfaitement formée et continuer à connaître une crise profonde si ses citoyens ne se sentent pas suffisamment protégés. Et c’est précisément pourquoi le Burkina Faso doit se poser cette question maintenant, avant qu’il ne soit trop tard : à force de vouloir militariser la réponse à tous les problèmes, le pays ne risque-t-il pas de perdre de vue le problème qu’il devait d’abord résoudre, garantir la sécurité de sa population ?

La souveraineté militaire peut être un outil. Elle ne peut pas devenir une fin en soi. Et surtout, elle ne doit jamais faire oublier ceux au nom desquels elle est censée exister : les populations burkinabè.