C’est un nouveau chapitre dans les relations financières entre Lomé et Washington. Le Groupe de la Banque mondiale a débloqué une enveloppe de 200 millions de dollars pour moderniser les infrastructures de transport au Togo, avec un accent particulier sur la réhabilitation du chemin de fer. Les communiqués officiels parlent d’un Togo transformé en « hub logistique incontournable » pour le Sahel. Mais derrière ce langage technocratique, une question demeure : comment justifier un tel financement à un régime dont la gestion économique est régulièrement critiquée pour son opacité ? En injectant des centaines de millions dans un État qui peine à démontrer sa rigueur budgétaire, l’institution financière prend le risque de soutenir une nouvelle illusion logistique.
Le mirage du rail face à la réalité de la gabegie
Le projet phare consiste à réhabiliter la ligne ferroviaire reliant le Port autonome de Lomé à la Plateforme industrielle d’Adétikopé (PIA). L’idée de transférer le fret de la route vers le rail pour désengorger la capitale semble séduisante sur le papier. Mais dans la réalité togolaise, le secteur ferroviaire est jonché d’infrastructures abandonnées, victime depuis des décennies d’un manque d’entretien chronique et de décisions politiques à courte vue. Confier des chantiers aussi complexes à l’administration togolaise relève d’un pari risqué. Le pays est régulièrement pointé du doigt pour la lenteur de ses réformes structurelles et l’inefficacité de ses investissements publics. Accorder 200 millions de dollars sans s’assurer que l’État dispose des compétences, de la transparence et de la rigueur nécessaires pour les gérer, c’est mettre la charrue avant les bœufs. Au mieux, c’est de l’amateurisme ; au pire, une prime à la mauvaise gouvernance.
Hub logistique ou passoire financière ?
Le Togo aime se rêver en porte d’entrée de l’hinterland sahélien. Mais la réalité du corridor Lomé-Ouagadougou-Niamey est tout autre : lourdeurs administratives, tracasseries douanières et un niveau de corruption systémique qui décourage les opérateurs économiques. Le Port de Lomé, malgré ses performances techniques, reste au cœur de scandales de corruption et de passe-droits, rappelant la porosité des circuits financiers. Injecter de l’argent frais dans les infrastructures sans assainir l’environnement des affaires ne résoudra rien. Tant que le népotisme et l’absence d’alternance politique figent les institutions, les millions des bailleurs de fonds serviront d’abord à alimenter les réseaux de clientèle du pouvoir avant de bénéficier à l’économie réelle. En refusant de conditionner ses subventions à une lutte implacable contre les détournements de fonds publics, la communauté internationale se rend complice du surplace économique du pays.
L’aveuglement coupable des institutions internationales
Cette générosité soudaine de la Banque mondiale interroge sur ses propres critères d’évaluation. Comment justifier un tel chèque en blanc alors que le pays fait face à des urgences sociales criardes : santé, éducation, accès à l’eau, totalement délaissées par le budget national ? Le régime de Faure Gnassingbé excelle dans l’art de concevoir des projets « vitrines » pour séduire les partenaires au développement, tout en maintenant le pays dans une fragilité structurelle interne. Ce programme de 200 millions ne fera qu’alourdir la dette morale et financière du pays, sans garantie d’un retour sur investissement pour la population. Si le Togo veut être pris au sérieux sur la scène internationale, il doit d’abord prouver qu’il sait gérer ses ressources avec transparence. En attendant, ce financement ressemble fort à un chèque en blanc signé à un régime qui a fait de la captation des ressources une méthode de gouvernement.