Ce qui se déroule actuellement au Sénégal dépasse une simple divergence entre deux personnalités politiques. Il s’agit d’une confrontation profonde entre deux formes de légitimité distinctes : la légitimité institutionnelle, ancrée dans les rouages de l’État, et la légitimité charismatique, émanant du soutien populaire. Cette tension, fréquemment observée dans l’histoire politique contemporaine, peut engendrer un phénomène bien connu de la théorie politique : l’hubris.
Sous cet angle, le parcours d’Ousmane Sonko mérite une analyse sereine et objective. Sonko a bâti son ascension politique sur une dynamique de rupture rarement égalée dans l’histoire récente du Sénégal. Il a su capter la colère d’une jeunesse souvent marginalisée, remettant en question un système politique perçu comme figé. Il a introduit un nouveau discours politique, axé sur la souveraineté, la dignité et la réaffirmation du rôle central des peuples africains en tant qu’acteurs de leur destin, une vision qui résonne avec le panafricanisme.
Ousmane Sonko avait envisagé une forme de collaboration apaisée avec la présidence. Son élection à la tête de l’Assemblée nationale, intervenue quelques jours seulement après son éviction du poste de Premier ministre, semblait lui offrir une opportunité de concrétiser cette vision.
La séquence politique menant à cette élection fut d’une rapidité inédite. Le 22 mai, le président Bassirou Diomaye Faye a mis fin aux fonctions d’Ousmane Sonko en tant que Premier ministre. Dès le 23 mai, Malick Ndiaye, alors président de l’Assemblée nationale, a présenté sa démission, libérant ainsi stratégiquement le perchoir. Le 25 mai, Ahmadou Alhaminou Mohamed Lô a été nommé nouveau Premier ministre. Puis, le 26 mai, Ousmane Sonko a été largement élu président de l’Assemblée nationale, confirmant son statut de chef du Pastef, le parti majoritaire qu’il a fondé. Sur 165 députés, le leader du Pastef a recueilli 132 voix.
Qualifiée d’« élection historique » par certains, et de « coup d’État institutionnel » par d’autres, cette désignation place l’ancien Premier ministre comme le principal opposant de son ex-allié, le président Bassirou Diomaye Faye, avec qui il formait récemment une dyarchie tumultueuse.
Plusieurs interrogations subsistent. Le Pastef, ayant voté massivement pour Sonko à la tête de l’Assemblée nationale, acceptera-t-il de soutenir, voire de rejoindre, le nouveau gouvernement que doit former le nouveau Premier ministre, réputé technocrate ? Le parti présidentiel a posé ses conditions, insistant sur la « fidélité au programme ayant mené à la victoire de 2024 », c’est-à-dire le programme élaboré par Ousmane Sonko lui-même.
Ce dernier a adopté une position ambivalente : tout en affichant une volonté d’apaisement institutionnel, il a également adressé un message clair à son ancien partenaire présidentiel. L’Assemblée nationale, a-t-il affirmé, exercera « pleinement ses prérogatives constitutionnelles ». Il a aussi exprimé son regret que le Pastef n’ait pas été consulté concernant la nomination du nouveau Premier ministre. Au cœur de cette agitation institutionnelle, la note souveraine du pays est passée d’« stable » à « négative ».
Cette force politique est indéniable. Elle a profondément remodelé le paysage national. Pourtant, tout leadership charismatique recèle une contradiction intrinsèque : il mobilise grâce à une incarnation puissante, mais peut parfois fragiliser les mécanismes impersonnels sur lesquels repose la démocratie institutionnelle.
Légitimité populaire ou constitutionnelle ?
Lorsque les militants perçoivent en une seule personne l’unique source de la « révolution », lorsque le destin d’un projet collectif semble reposer sur une figure unique, lorsque la distinction entre loyauté politique et fidélité personnelle s’estompe, alors le risque d’hubris émerge. Il ne s’agit pas d’une pathologie individuelle, mais d’un phénomène structurel. La crise actuelle semble précisément mettre en lumière cette contradiction.
Pendant de longs mois, le Sénégal a évolué dans une ambiguïté politique singulière : qui détenait réellement le centre du pouvoir ? Le président élu Bassirou Diomaye Faye ou le leader historique du projet Pastef, Ousmane Sonko, fondateur du parti des Patriotes africains du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité (Pastef), désormais au pouvoir ? La légitimité des urnes ou la légitimité militante ? L’autorité constitutionnelle ou l’autorité charismatique ?
Cette dualité ne pouvait probablement pas perdurer indéfiniment. Dans toute démocratie, un moment survient où les institutions doivent affirmer leur primauté. Un État ne peut fonctionner durablement avec deux centres symboliques de commandement. Or, la force d’Ousmane Sonko ne résidait pas uniquement dans sa fonction de Premier ministre. Elle résidait surtout dans sa capacité à demeurer simultanément chef de gouvernement, leader de mouvement, référence militante et incarnation émotionnelle d’une part significative de la jeunesse sénégalaise.
C’est précisément ici que surgit le risque hubristique : quand un leader tend à occuper simultanément l’espace de l’État, celui du peuple et celui du mouvement. Le paradoxe est que cette situation ne menace pas nécessairement la démocratie par un excès de brutalité. Elle peut, au contraire, l’affaiblir plus subtilement, en poussant les institutions à s’effacer devant le poids symbolique d’une personnalité politique.
Les partis demeurent largement structurés autour de figures centrales. Le Parlement peine encore à s’imposer comme un véritable contre-pouvoir autonome. Les institutions résistent, certes, mais elles restent fragiles face à la puissance émotionnelle des grandes figures politiques.
Une « épreuve de vérité » pour la stabilité démocratique Sénégal
C’est pourquoi la question essentielle aujourd’hui n’est pas d’ordre moral, mais institutionnel. Ousmane Sonko peut-il accepter que la légitimité institutionnelle prime désormais sur la légitimité charismatique ? Peut-il admettre que le projet qu’il a contribué à faire naître cesse progressivement de lui appartenir exclusivement ? Peut-il devenir non plus seulement le moteur d’une contestation historique, mais un acteur parmi d’autres dans un ordre institutionnel appelé à perdurer au-delà des individus ?
C’est probablement le défi le plus ardu pour tous les grands leaders porteurs de rupture. L’histoire politique de l’Afrique regorge de mouvements qui ont triomphé dans l’opposition avant de se heurter aux exigences plus complexes de l’État. Gouverner requiert autre chose que de mobiliser. Cela implique des arbitrages, des renoncements, le respect des hiérarchies institutionnelles et parfois même l’acceptation d’une forme d’effacement personnel au profit de la continuité de l’État.
La grandeur d’un leader ne se mesure pas uniquement à sa capacité à conquérir le pouvoir. Elle se mesure aussi à sa capacité à accepter les limites que lui impose la démocratie institutionnelle. Le Sénégal entre peut-être aujourd’hui dans cette épreuve de vérité.
Et de la manière dont cette tension sera gérée dépendra non seulement l’avenir du projet Pastef, mais également une part significative de la stabilité démocratique du pays.
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