28 août 2026

Voix Panafricaine

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L’Alliance des États du Sahel inaugure son parlement : souveraineté sans suffrage ?

À Niamey, la Confédération des États du Sahel a récemment marqué une étape significative avec l’inauguration de son Parlement. Cependant, au-delà de cette structure institutionnelle naissante, une interrogation fondamentale se pose : est-il réellement possible de bâtir une intégration régionale solide et légitime sans un ancrage démocratique profond, un pluralisme politique affirmé et une véritable représentativité populaire ?

Installation du parlement confédéral de l’AES

En cette fin août 2026, la capitale nigérienne a été le théâtre d’un événement symbolique : les délégations du Burkina Faso, du Mali et du Niger ont procédé à l’installation officielle du Parlement confédéral de l’Alliance des États du Sahel (AES). Cette nouvelle instance se compose de quarante-cinq députés, répartis équitablement à raison de quinze par nation membre. Ces parlementaires ont d’ores et déjà validé leur règlement intérieur et créé trois commissions essentielles, dédiées respectivement à la défense et à la sécurité, à la diplomatie et au développement.

Sur le papier, cette initiative dessine l’image attrayante de trois nations qui, ayant choisi de quitter la CEDEAO, aspirent à forger leurs propres fondations institutionnelles communes. Les discours officiels mettent en avant le rôle de ce Parlement comme incarnation de la souveraineté retrouvée et de l’intégration sahélienne. Pourtant, une question persistante demeure : quelle est la légitimité réelle de ces représentants ?

Une architecture aux résonances familières

Le paradoxe est frappant. Après avoir maintes fois critiqué la CEDEAO, la qualifiant d’organisation éloignée des aspirations des peuples africains et manquant de souveraineté, l’AES semble adopter plusieurs de ses mécanismes institutionnels. On observe une structure confédérale, des organes politiques partagés, et maintenant un Parlement chargé d’aborder les préoccupations des populations des États membres. La similitude est d’autant plus troublante en examinant l’organisation parlementaire.

Le Parlement de la CEDEAO, fort de 115 sièges, se veut une institution au service des populations de la communauté, avec l’ambition déclarée d’une élection de ses membres au suffrage universel direct. Actuellement, ses parlementaires sont souvent désignés au sein des assemblées nationales des États. Le Parlement de l’AES, avec ses 45 membres (quinze par pays), présente une différence numérique, mais le principe fondateur demeure identique : établir une assemblée régionale pour accompagner le processus d’intégration. La divergence essentielle ne réside donc pas tant dans la forme de l’architecture que dans la source même de la légitimité politique.

Le défi d’un parlement sans mandat populaire

C’est précisément ici que la difficulté se manifeste. Le Parlement confédéral de l’AES voit le jour dans un contexte où les trois pays fondateurs sont dirigés par des autorités militaires issues de coups d’État : le Mali depuis 2020-2021, le Burkina Faso depuis 2022 et le Niger depuis 2023. Les périodes de transition, initialement annoncées comme provisoires, se sont étendues indéfiniment, rendant incertain le retour à un processus électoral ordinaire. Des organisations internationales soulignent la persistance de ces transitions militaires sur plusieurs années.

Au Burkina Faso, la situation est particulièrement révélatrice. Le pouvoir militaire a reporté les élections sine die et réduit progressivement l’espace civique. En avril 2026, le dirigeant a publiquement exhorté les Burkinabè à « oublier » la démocratie, la jugeant inadaptée au pays, après avoir déjà dissous les partis politiques. Au Mali, les bouleversements de 2020 et 2021 ont renforcé l’emprise des forces armées sur les institutions. Les scrutins prévus en 2024 ont été différés, maintenant la junte aux commandes.

Dans ces circonstances, comment envisager la construction d’un Parlement confédéral véritablement représentatif ? La question n’est pas de contester le droit des peuples sahéliens à une intégration régionale. Elle est plus simple : une institution prétendant parler au nom des citoyens doit-elle être composée de représentants dont la légitimité ne découle pas directement d’eux ? Le risque est de créer une simple façade démocratique : des sièges, des commissions, des règlements, des discours et des cérémonies, mais une capacité très limitée pour les citoyens ordinaires de choisir ceux qui les représentent. C’est un enjeu majeur pour l’actualité Afrique francophone.

La souveraineté au service des citoyens

Dans les capitales de l’AES, le concept de souveraineté est devenu un leitmotiv omniprésent. Qu’il s’agisse de souveraineté politique, économique, militaire ou monétaire, ce terme est le pilier de la nouvelle doctrine sahélienne. Mais la souveraineté ne devrait pas se limiter à l’indépendance vis-à-vis des puissances extérieures. Elle doit également signifier la souveraineté du citoyen face à son propre État.

Car quelle est la valeur d’une souveraineté nationale si les citoyens ne peuvent pas librement désigner leurs dirigeants ? Quelle est la portée d’un Parlement régional si les formations politiques sont interdites ou marginalisées ? Que représente une Confédération si la société civile, les journalistes, les syndicats et les opposants ne disposent pas de l’espace nécessaire pour contester les décisions publiques ? C’est ici que l’AES révèle sa contradiction fondamentale.

Les populations sahéliennes sont avant tout confrontées à l’insécurité, à la pauvreté, aux déplacements forcés, au chômage, à la faiblesse des services publics et à l’augmentation du coût de la vie. Les groupes armés continuent de déstabiliser de vastes zones, et des millions de personnes sont déplacées par les violences. La construction institutionnelle ne peut être déconnectée de ces réalités quotidiennes. Un nouveau Parlement ne peut subvenir aux besoins d’une famille. Une commission confédérale ne remplacera pas une école détruite. Un règlement intérieur ne soignera pas un malade dans une région rurale dépourvue de médecins. La priorité devrait être d’édifier des institutions au service des peuples africains, et non l’inverse. C’est une tribune africaine essentielle pour l’avenir.

Le paradoxe d’une intégration reproduisant ses critiques

L’AES s’est en partie construite sur une critique acerbe de la CEDEAO, accusée par les autorités de Bamako, Ouagadougou et Niamey d’ingérence et de défendre des intérêts contraires à ceux des populations sahéliennes. Le paradoxe est aujourd’hui saisissant : l’organisation, présentée comme une alternative, reproduit certaines des formes institutionnelles de la CEDEAO tout en affaiblissant davantage les mécanismes de contrôle démocratique.

La question doit être posée sans ambages : pourquoi ne pas viser plus haut que la CEDEAO ? Pourquoi ne pas envisager un Parlement de l’AES dont les membres seraient directement élus par les citoyens ? Pourquoi ne pas inscrire dans les textes une protection robuste des libertés publiques ? Pourquoi ne pas garantir constitutionnellement le multipartisme, la liberté de la presse, l’indépendance de la justice et une alternance réelle au pouvoir ? Cela aurait constitué une véritable révolution institutionnelle, un puissant symbole de l’Afrique souveraine. Au lieu de cela, l’AES risque de donner naissance à une réplique institutionnelle de la CEDEAO, mais sans son aspiration démocratique.

Le Togo, une trajectoire sous observation

La position du Togo dans cette dynamique régionale mérite également une attention particulière, bien que Lomé ne soit pas membre de l’AES. Le Togo, sous la direction de Faure Gnassingbé, semble de plus en plus afficher une proximité politique avec les régimes sahéliens, alors même que sa propre situation démocratique soulève de sérieuses inquiétudes. Suite à une réforme constitutionnelle en 2024, le pays a basculé vers un régime parlementaire où le président du Conseil des ministres détient l’essentiel du pouvoir exécutif. Faure Gnassingbé, au pouvoir depuis 2005, a assumé cette fonction en mai 2025. Cette transformation a été dénoncée par l’opposition comme une stratégie visant à contourner les limites présidentielles et à pérenniser son maintien au pouvoir.

Les événements récents sont d’autant plus préoccupants. En juin 2025, des manifestations contre le pouvoir et la réforme constitutionnelle ont causé plusieurs décès, selon des organisations de défense des droits humains. Des restrictions sur les plateformes numériques et des arrestations ont également été signalées. En juillet 2026, des citoyens togolais manifestaient encore pour exiger un retour à la Constitution précédente, dénonçant la concentration du pouvoir entre les mains de Faure Gnassingbé. Plus récemment, l’interpellation de deux journalistes étrangers au Togo a ravivé les inquiétudes concernant l’environnement médiatique, alors que des chaînes internationales sont privées de diffusion dans le pays depuis 2025. Le Togo n’est donc pas un simple observateur de la recomposition politique ouest-africaine. Il en devient progressivement un acteur dont le modèle politique interpelle.

L’épreuve décisive du peuple

Le Parlement de l’AES, bien que potentiellement historique, sera jugé moins sur ses cérémonies inaugurales que sur sa réelle capacité à représenter les populations. Disposer d’un Parlement ne garantit pas une démocratie. Avoir des députés ne suffit pas à assurer une représentation authentique. Et invoquer le peuple ne légitime pas de gouverner en son nom sans son consentement.

L’AES a encore la possibilité de choisir sa trajectoire. Elle peut édifier une Confédération ancrée dans la souveraineté populaire, la liberté politique et la responsabilité des dirigeants. Ou elle peut devenir une structure institutionnelle servant à consolider des pouvoirs militaires qui, sous le prétexte de la souveraineté et de la lutte contre l’insécurité, repoussent indéfiniment l’échéance démocratique. C’est là toute l’ambiguïté de cette naissance parlementaire.

L’AES vient de créer son Parlement. Il lui reste désormais à édifier sa démocratie. Car au Sahel, comme partout ailleurs, la véritable souveraineté ne devrait pas être celle des régimes en place contre l’extérieur. Elle doit être celle des peuples contre toutes les tentatives de confiscation du pouvoir. C’est l’essence même d’une véritable voix panafricaine.