Le 6 octobre 2026, l’Algérie et le Niger ont officiellement activé leur liaison transsaharienne à fibre optique à Assamaka, à la frontière entre les deux pays. L’infrastructure ouvre au Niger un accès supplémentaire à la bande passante internationale et offre à l’Algérie une position de hub numérique régional. Voici les faits, les montants et les limites de l’opération.
Assamaka : point de connexion et symbole politique
La cérémonie s’est tenue à Assamaka, dans la région d’Agadez, en présence des ministres algérien et nigérien des télécommunications. Elle marque l’aboutissement de plusieurs années de travaux inscrits dans la Dorsale transsaharienne à fibre optique (DTS), un projet régional porté par l’agenda du NEPAD. À terme, cette dorsale doit relier l’Algérie, le Niger, le Nigeria, le Tchad, le Mali et la Mauritanie.
Contrairement à ce que suggère l’expression « deal Algérie-Niger », aucun document public ne fait état d’un contrat bilatéral unique prévoyant un versement de plusieurs dizaines ou centaines de millions d’euros de Niamey vers Alger. Le financement est plus complexe.
Le financement réel : 43 millions d’euros pour la partie nigérienne
Selon la Banque africaine de développement (BAD), la composante nigérienne de la Dorsale transsaharienne représente environ 43 millions d’euros. Cette enveloppe couvre notamment 1 031 kilomètres de fibre optique répartis sur cinq axes, un data center national de niveau Tier III et une boucle locale de 88 kilomètres.
Les autorités nigériennes ont communiqué des chiffres plus détaillés. En mars 2026, le coordinateur du projet évoquait un financement global de plus de 30 milliards de francs CFA, comprenant environ 16 milliards de FCFA de crédit, 12,76 milliards de FCFA de don et 2,17 milliards de FCFA de contrepartie nationale.
Une confusion doit être levée : les 43 millions d’euros correspondent à la composante nigérienne du projet, et non à une somme versée par le Niger à l’Algérie pour acheter la liaison. La documentation de la BAD sur le projet multinational approuvé en 2016 fait apparaître une architecture financière mêlant le Fonds africain de développement, des cofinancements européens et les contributions des États. Le projet multinational initial était évalué à 62,262 millions d’unités de compte.
Autrement dit, les documents publics consultés ne permettent pas d’affirmer que l’Algérie « gagne » X milliards et le Niger Y milliards grâce à l’inauguration. C’est précisément là que commence l’analyse économique.
Les bénéfices concrets pour le Niger
Le premier bénéficiaire est le Niger. Pays enclavé, il dépend de connexions internationales qui transitent nécessairement par les infrastructures de ses voisins. La nouvelle dorsale lui offre une route supplémentaire vers l’Internet mondial, notamment via l’Algérie.
L’avantage ne réside pas seulement dans la fibre : c’est l’accès à la capacité internationale qui compte. L’Algérie dispose d’importantes capacités de bande passante grâce à ses câbles sous-marins et affiche depuis plusieurs années sa volonté de connecter les pays sahéliens enclavés.
Pour Niamey, les retombées potentielles sont multiples :
- augmentation de la capacité Internet ;
- amélioration de la qualité de service ;
- réduction de la dépendance à certains itinéraires existants ;
- concurrence accrue entre fournisseurs de capacité ;
- développement des services publics numériques ;
- essor du commerce électronique et des services financiers mobiles ;
- meilleure connexion des régions septentrionales.
Le projet doit aussi permettre au Niger de renforcer ses liens numériques avec l’Algérie, mais également avec le Nigeria, le Bénin, le Burkina Faso et le Tchad. La promesse économique est considérable, mais le montant des économies réalisées par l’État nigérien ou des recettes supplémentaires annuelles n’a pas été publié à ce stade.
Ce que l’Algérie espère tirer de l’opération
Le dossier prend ici une dimension géopolitique. L’Algérie ne s’est pas contentée de construire une infrastructure s’arrêtant à sa frontière. Elle cherche depuis plusieurs années à faire de son territoire une porte d’entrée numérique vers le Sahel.
Alger affirme avoir achevé sur son sol environ 2 548 kilomètres de fibre optique entre Alger et In Guezzam, à la frontière nigérienne. En 2024, le ministère algérien évoquait même environ 2 600 kilomètres réalisés. La logique est simple : faire remonter le trafic numérique sahélien vers les infrastructures internationales algériennes.
Pour l’Algérie, cela ouvre potentiellement un marché de transit de données. Plus le Niger, puis demain d’autres pays sahéliens, utiliseront les capacités internationales algériennes, plus la position d’Alger comme hub numérique régional se renforcera.
Un indice concret de cette stratégie existe déjà. En septembre 2026, Algérie Télécom a signé avec Niger Télécom une convention prévoyant le don d’équipements de transmission pour une liaison entre In Guezzam et Agadez, avec une capacité initiale annoncée de 100 gigabits. Alger ne se contente donc plus de construire sa partie de la dorsale : elle accompagne l’exploitation et le renforcement de l’infrastructure nigérienne.
Le rendement recherché n’est pas nécessairement un retour financier immédiat. Il peut être commercial, technologique, diplomatique et stratégique.
Un pari qui dépasse les télécommunications
Le gouvernement algérien présente officiellement la Dorsale transsaharienne comme un moyen de faire de l’Algérie un hub régional de connectivité. Il propose aux pays sahéliens sans façade maritime d’utiliser ses capacités internationales reliées aux câbles sous-marins.
Cette stratégie s’inscrit dans un repositionnement plus large de l’Algérie au Sahel. En mars 2026, Alger et Niamey ont réaffirmé le caractère stratégique de leur partenariat, en donnant la priorité à la coordination sécuritaire et aux projets d’infrastructures reliant les deux pays : route transsaharienne, fibre optique et gazoduc transsaharien. Le câble est une pièce d’un puzzle beaucoup plus vaste.
Pour Alger, renforcer les liens économiques et numériques avec Niamey permet de consolider son influence dans une région où d’autres puissances — Russie, Turquie, États du Golfe, Chine et acteurs occidentaux — cherchent également à accroître leur présence. La fibre devient ainsi un instrument de puissance douce, mais aussi de souveraineté économique.
Le risque sécuritaire : qui protégera la fibre ?
Une question reste moins mise en avant lors des cérémonies officielles : qui protégera la fibre ? Le tracé traverse une partie du Niger où les risques sécuritaires sont bien réels.
La région d’Agadez constitue un espace stratégique pour le Niger. Assamaka, située à la frontière algérienne, fait l’objet d’une présence militaire renforcée. En mars 2026, le commandant de la zone de défense n°2 s’y est rendu pour rencontrer les forces déployées dans cette zone considérée comme stratégique. L’histoire récente rappelle la vulnérabilité de cette frontière : en juin 2021, une patrouille mixte de la police et de la garde nationale avait été attaquée près d’Assamaka, faisant quatre morts.
Mais le problème dépasse le seul nord du pays. En 2026, le Niger fait face à une pression croissante de deux grandes organisations jihadistes : l’État islamique au Sahel (ISSP) et le JNIM, affilié à Al-Qaïda. L’ACLED a notamment décrit l’ouest du Niger comme un théâtre majeur de confrontation entre ces deux organisations. En juin 2026, une attaque revendiquée par le JNIM contre l’aéroport et la base militaire de Niamey a démontré la capacité des groupes armés à frapper des infrastructures sensibles, y compris dans la capitale.
Le risque pour la fibre est double : sabotage ou interruption accidentelle ou volontaire du réseau, mais également difficulté à assurer la maintenance d’une infrastructure qui traverse de longues distances désertiques.
Une infrastructure de souveraineté numérique
C’est probablement l’un des enjeux les plus sous-estimés. La Dorsale ne transporte pas seulement Netflix, WhatsApp ou les réseaux sociaux. Elle peut supporter les communications administratives, les services financiers, les échanges commerciaux, les systèmes de données et les services publics numérisés.
Le Niger prévoit justement d’accompagner la fibre d’un data center national Tier III, conçu pour renforcer sa souveraineté numérique. Plus le pays numérise son administration et son économie, plus cette infrastructure devient critique. Elle devra donc être protégée comme une route, un oléoduc ou une ligne électrique.
Cette nécessité donne paradoxalement une nouvelle dimension à la coopération sécuritaire entre Alger et Niamey. Les deux pays ont décidé en février 2026 de renforcer le contrôle de leur frontière et de coordonner leurs stratégies contre le terrorisme et la criminalité transfrontalière.
Une route numérique, pas encore une rente
La grande question économique reste ouverte. Combien l’Algérie gagnera-t-elle chaque année grâce au trafic nigérien ? Combien le Niger économisera-t-il sur ses coûts de connectivité ? Quel sera le prix du transit d’un gigabit par la liaison algérienne ? Quelle part reviendra aux opérateurs publics ? Pour l’heure, les données publiques disponibles ne permettent pas de répondre précisément à ces questions.
Ce que l’on peut établir est plus solide : le Niger a bénéficié d’un investissement d’environ 43 millions d’euros pour sa composante nationale, largement financé par la BAD et complété par une contribution nationale ; l’Algérie a réalisé plusieurs milliers de kilomètres de fibre sur son propre territoire ; et les deux pays viennent de transformer ces deux réseaux nationaux en un corridor numérique transfrontalier opérationnel.
Le véritable « deal » est donc moins un chèque qu’une architecture. Pour Niamey, c’est une sortie partielle de l’enclavement numérique. Pour Alger, c’est la possibilité de devenir une porte d’accès numérique privilégiée au Sahel. Mais dans un espace où les groupes armés contestent encore le contrôle territorial des États, une dernière condition déterminera le succès de cette ambition : que le câble reste intact. Dans le Sahara, construire une fibre est une prouesse technique. La transformer en infrastructure rentable, sécurisée et durable pourrait être le véritable défi de la prochaine décennie.