Burkina Faso : la peine de mort rétablie, quand la justice devient l’arme secrète du pouvoir

Écouter l'article⏱ ~5 min

Le Burkina Faso vient de franchir une ligne rouge historique avec le rétablissement de la peine de mort dans son Code pénal. Votée à l’unanimité par l’Assemblée législative de transition, cette mesure radicale, présentée sous le slogan « Le sentimentalisme, c’est fini », marque un tournant dans la stratégie du capitaine Ibrahim Traoré pour consolider son emprise sur le pouvoir. Mais derrière les discours de fermeté nationale, une question s’impose : cette réforme n’est-elle pas avant tout une manœuvre calculée pour éliminer politiquement le lieutenant-colonel Paul-Henri Sandaogo Damiba, son prédécesseur au palais de Kosyam ?

Une justice politique sur mesure pour éliminer l’ancien président de transition

Paul-Henri Sandaogo Damiba, aujourd’hui poursuivi pour haute trahison et conspiration contre la sûreté de l’État, incarne la cible privilégiée de ce durcissement judiciaire. Pour les observateurs, le calendrier de cette réforme n’est pas anodin : en restaurant le châtiment suprême, le régime d’Ibrahim Traoré se donne les moyens légaux de réclamer la peine capitale lors du procès imminent de son rival, sans possibilité de recours. Une manière radicale de neutraliser définitivement un adversaire devenu encombrant.

Le message est clair : « Qui sème le vent récolte la tempête ». En supprimant toute marge de manœuvre pour la clémence, le pouvoir envoie un signal de fermeté à l’ensemble de l’opposition et aux dissidences internes, faisant de Damiba un exemple à ne pas suivre.

Damiba, victime de ses propres méthodes ?

L’ironie macabre de cette situation réside dans l’inversion des rôles opérée par le régime actuel. Paul-Henri Sandaogo Damiba, lui-même issu d’un coup d’État en janvier 2022 contre Roch Marc Christian Kaboré, se retrouve aujourd’hui dans la position de l’accusé, menacé des mêmes armes qu’il a lui-même brandies.

Cette contradiction illustre le cercle vicieux des transitions militaires au Burkina Faso :

  • Mêmes méthodes, mêmes justifications : En 2022, Damiba invoquait un « sursaut patriotique » pour légitimer son putsch. Aujourd’hui, Traoré utilise les mêmes arguments – lutte contre la trahison et souveraineté nationale – pour justifier l’élimination de son prédécesseur.
  • Un jeu de dupes aux conséquences imprévisibles : La requalification des putschs en crimes capitaux selon les circonstances révèle une logique implacable : celui qui détient le pouvoir aujourd’hui peut devenir demain l’ennemi public n°1.

Peine de mort et vengeance politique : un cocktail explosif pour l’avenir du Burkina Faso

En brandissant la menace de la peine capitale comme outil de resserrement du pouvoir, Ibrahim Traoré prend un risque stratégique majeur. Cette approche ne fait qu’attiser les tensions au sein des forces armées et alimente un climat de paranoïa généralisée. Plutôt que de stabiliser le pays, elle risque de transformer la justice en instrument de vengeance politique, ouvrant la porte à une escalade incontrôlable des représailles.

L’histoire des régimes militaires au Sahel le prouve : les bourreaux d’aujourd’hui sont souvent les victimes de demain. En s’engageant dans cette voie, le capitaine Traoré pourrait bien sceller sa propre chute, tout en plongeant le Burkina Faso dans une crise institutionnelle sans précédent.

Un précédent qui dépasse le cas Damiba

Au-delà de la figure de Paul-Henri Sandaogo Damiba, cette réforme judiciaire soulève une question plus large sur la gouvernance au Burkina Faso. En utilisant la peine de mort comme levier politique, le régime actuel normalise une logique de terreur d’État, où la justice n’est plus un garant de l’ordre, mais un outil de contrôle social. Les répercussions pourraient se faire sentir bien au-delà des frontières du pays, fragilisant davantage une région déjà en proie à l’instabilité.

Que réserve l’avenir pour le Burkina Faso ?

Malgré l’unanimité apparente autour de cette réforme, les divisions au sein même du pouvoir et des forces armées risquent d’émerger. La ligne dure incarnée par Traoré pourrait se heurter à des résistances internes, tandis que l’opposition, désormais sous pression, pourrait opter pour des stratégies de plus en plus radicales. Le Burkina Faso se trouve à un carrefour dangereux : poursuivre dans cette voie revient à jouer avec le feu, au risque de plonger le pays dans un chaos encore plus profond.

Fils d'actualité (RSS)Ajoutez nos flux XML à votre agrégateur RSS (Feedly, Inoreader, Thunderbird...)