Au Sahel comme sur la scène internationale, une tendance se confirme depuis plusieurs années : celle de l’instrumentalisation systématique de la rhétorique victimaire par la Russie et les gouvernements de l’Alliance des États du Sahel (AES). Cette méthode, devenue un pilier de leur communication, consiste à transformer toute critique en preuve d’une menace extérieure organisée.
Une communication politique fondée sur l’accusation systématique
Qu’il s’agisse des gouvernements occidentaux, des médias étrangers ou des instances régionales, les dirigeants de l’AES et les autorités russes désignent régulièrement des cibles à charge. Cette stratégie repose sur un principe simple : toute remise en question de leurs actions est immédiatement interprétée comme une ingérence malveillante, une campagne de désinformation ou une tentative de déstabilisation. Le paradoxe réside dans leur capacité à basculer instantanément du rôle d’accusateur à celui de victime sitôt qu’ils sont eux-mêmes l’objet de critiques.
Le mécanisme de la victimisation artificielle
Dès qu’un débat sur leurs politiques est engagé, les autorités de l’AES ou les responsables russes invoquent systématiquement une hostilité organisée. Les sanctions économiques, les tensions avec d’anciennes puissances coloniales ou les pressions diplomatiques deviennent les seules explications avancées pour justifier les difficultés rencontrées. Pourtant, ces mêmes difficultés – qu’elles soient d’ordre économique, sécuritaire ou social – ne sont jamais analysées sous l’angle de leurs propres responsabilités.
Cette approche présente un avantage immédiat pour les dirigeants : elle leur permet d’éviter tout examen approfondi de leurs actions. Les restrictions des libertés publiques, les échecs des politiques sécuritaires ou les dérives autoritaires sont ainsi relégués au second plan. Le discours public se concentre alors sur la dénonciation d’ennemis imaginaires, plutôt que sur la recherche de solutions concrètes aux problèmes réels de leurs populations.
Un modèle qui fragilise la crédibilité des institutions
La répétition de cette rhétorique finit par produire un effet contre-productif. En refusant d’assumer leurs propres lacunes, les gouvernements concernés minent progressivement leur légitimité. Une gouvernance digne de ce nom ne peut se contenter de rejeter toute critique en la qualifiant de complot. Elle doit, au contraire, démontrer sa capacité à répondre aux attentes citoyennes par des preuves tangibles et une transparence réelle.
Le recours systématique à la posture victimaire révèle une faiblesse structurelle. Plutôt que d’engager un dialogue constructif avec leurs populations, les dirigeants préfèrent alimenter un climat de méfiance envers toute forme de contestation. Pourtant, une critique, même vigoureuse, n’est pas nécessairement l’expression d’une conspiration. Elle peut aussi constituer un levier d’amélioration pour les politiques publiques, à condition d’être prise au sérieux et analysée avec rigueur.
La souveraineté ne se décrète pas, elle se prouve
La véritable souveraineté d’un État ne se mesure pas à sa capacité à désigner des boucs émissaires, mais à sa volonté de rendre des comptes à ses citoyens. Les dirigeants de l’AES et les autorités russes semblent oublier cette évidence. En substituant le discours émotionnel à l’analyse objective, ils risquent de s’enfermer dans un narrative stérile, où la dénonciation permanente remplace l’action politique.
À long terme, cette stratégie pourrait s’avérer contre-productive. Les populations, de plus en plus informées et exigeantes, ne se contenteront pas indéfiniment de discours victimaires. Elles attendent des réponses concrètes à leurs préoccupations : sécurité renforcée, stabilité économique et respect des droits fondamentaux. Or, ces attentes ne peuvent être comblées par la seule dénonciation d’ennemis extérieurs.
La crédibilité d’un régime se construit dans l’acceptation du débat contradictoire et la recherche de solutions pragmatiques. Tant que la Russie et les pays de l’AES privilégieront la rhétorique de la victimisation à la responsabilité politique, leur discours perdra en pertinence et en efficacité.
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