L’économie, cœur des tensions entre le président Faye et son ex-Premier ministre Sonko
Le limogeage d’Ousmane Sonko par Bassirou Diomaye Faye en mai 2026 marque la fin d’une cohabitation économique impossible. Deux ans après l’alternance de 2024, les divergences entre les deux hommes révèlent des visions radicalement opposées sur la gestion des finances publiques, des hydrocarbures et de la souveraineté nationale. Ces désaccords, plus profonds qu’un simple conflit de personnes, structurent désormais le paysage politique sénégalais.
Dette souveraine : l’affrontement de deux stratégies
La dette publique constitue le premier point de rupture. En septembre 2024, Ousmane Sonko a révélé l’existence d’un endettement non déclaré sous l’ère Macky Sall, évalué à près de 7 milliards d’euros par une mission du FMI en mars 2025. Avec une dette dépassant 100 % du PIB et un service annuel de 8,4 milliards d’euros, le Sénégal se trouve dans une impasse financière. Le besoin de refinancement annuel frôle les 9,1 milliards d’euros, tandis que la note souveraine du pays a été dégradée à trois reprises en un an.
Face à cette situation, deux approches s’opposent. Sonko a choisi une stratégie de rupture, refusant toute restructuration et dénonçant publiquement les engagements passés. Son discours s’adressait à l’opinion, à la diaspora et à sa base militante, refusant de cautionner une négociation avec les institutions internationales qui aurait pu fragiliser sa légitimité. Faye, à l’inverse, a privilégié le dialogue avec le FMI, multipliant les rencontres en novembre 2025 et ouvrant un espace de discussion nationale en mai 2026. Une approche pragmatique qui, bien que douloureuse, vise à rétablir la confiance des marchés.
Pour Sonko, la dénonciation publique des engagements cachés représentait une opération de vérité nécessaire pour rompre avec les pratiques du passé. Pour Faye, poursuivre les négociations au sein du système financier mondial, malgré son coût social, était la seule voie viable pour éviter un défaut souverain dès 2028.
Hydrocarbures : souveraineté affichée contre pragmatisme économique
Le second clivage concerne les contrats pétroliers et gaziers, notamment ceux des gisements de Sangomar et de Tortue (GTA). Le premier, exploité à 82 % par l’australien Woodside, a commencé à produire en juin 2024. Le second, opéré par BP à la frontière sénégalo-mauritanienne, recèle des réserves estimées à 500 milliards de mètres cubes de gaz. Les deux hommes se rejoignent sur la nécessité de renégocier ces accords, mais leurs méthodes divergent radicalement.
Sonko a choisi une rhétorique offensive, qualifiant les contrats de « déséquilibrés et injustes » et brandissant des ultimatums à l’encontre des multinationales. Faye, lui, a adopté une approche discrète mais efficace, décrivant en avril 2025 un processus « plus que satisfaisant » et « en cours normal ». Les majors, imperturbables, ont attendu que les institutions tranchent.
Cette opposition dépasse le simple débat tactique. Elle illustre deux conceptions de la souveraineté économique. Pour Sonko, la rupture symbolique avec les multinationales et les institutions de Bretton Woods devait suffire à renforcer le pouvoir de négociation du Sénégal. Pour Faye, la souveraineté passe avant tout par la capacité à attirer les investissements et à garantir la production, seule source réelle de recettes pour l’État.
Financement politique : deux modèles en confrontation
Le troisième point de fracture touche aux fondements mêmes du pouvoir politique. Le Pastef, parti fondé par Sonko en 2014, repose sur un modèle de financement inédit au Sénégal : des microcontributions massives, un ancrage fort dans la diaspora et un soutien des entrepreneurs émergents, souvent issus du numérique et du commerce. Cette base militante explique la loyauté de 130 députés sur 165, dont beaucoup ont prêté allégeance à la personne de Sonko plutôt qu’à la fonction présidentielle.
Bassirou Diomaye Faye, lui, a opéré un virage progressif. Sa coalition, « Diomaye président », réactivée en mars 2026, rassemble d’anciens cadres administratifs, des technocrates marqués par les régimes précédents et des réseaux d’affaires attachés à la stabilité institutionnelle. Un changement de cap qui reflète une priorité : éviter une crise de confiance sur les marchés financiers, où les obligations sénégalaises se sont effondrées dès l’apparition des tensions entre les deux hommes.
Le limogeage du 23 mai 2026 consacre cette bascule. Dans un contexte où la dette dépasse 100 % du PIB et où le refinancement annuel atteint 9 milliards d’euros, le luxe des postures politiques coûte cher. Chaque mois de retard dans la gestion de la crise se traduit par une hausse des taux d’intérêt sur les marchés obligataires. Les compagnies multinationales, elles, ont parié sur la victoire du temps long contre la radicalité du temps court. Elles avaient raison.
Un duel aux conséquences lourdes pour 2029
Faut-il considérer que la ligne Faye est la seule valable, ou que celle de Sonko était vouée à l’échec ? La question est mal posée. Sonko a révélé une vérité que personne n’osait affronter depuis l’indépendance : l’État sénégalais empruntaient sur la base de chiffres truqués. Faye, lui, accepte de jouer le jeu des institutions financières internationales, avec toutes les contraintes que cela implique en termes de discipline budgétaire.
Chacun incarne une partie de la réponse. Sonko a brisé le tabou de la dette cachée, mais sa posture radicale menaçait la stabilité économique. Faye a choisi la négociation, mais au prix d’un coût social élevé et d’une acceptation des règles du jeu mondial. Aucune des deux approches n’est parfaite, et aucune ne peut se passer de l’autre.
Le système politique sénégalais, structuré autour d’une présidence verticale, n’a pas su intégrer cette dualité. Il aurait fallu une architecture institutionnelle capable de concilier la radicalité de la vérité et la patience du redressement. À défaut, le clash était inévitable. Désormais, le pays doit choisir entre une souveraineté affirmée, mais coûteuse, et une souveraineté gérée, mais pragmatique. Deux visions, deux promesses, et une seule certitude : les Sénégalais trancheront en 2029.
Plus d'histoires
Sénégal : Sonko et Faye face à face sur l’économie nationale
L’activiste Nassirou Bodo incarcéré au Niger après des critiques contre la junte
Taxer les téléphones portables : quand l’Etat devient un obstacle à sa propre ambition numérique