4 juin 2026

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Mali : la détention de Mountaga Tall révèle les failles de la justice en pleine lutte antiterroriste

Au Mali, l’incarcération au secret de Mountaga Tall, avocat éminent, ancien ministre et fervent défenseur de la démocratie, suscite une vive inquiétude. Cela fait un mois que la Sécurité d’État le retient, hors de tout cadre légal. Son fils, ainsi que d’autres militants pro-démocratie, des militaires et des figures religieuses, ont subi le même sort. Ces enlèvements massifs sont survenus après les attaques dévastatrices du 25 avril, orchestrées par les groupes jihadistes du Jnim et les indépendantistes du FLA. Mamadou Ismaïla Konaté, avocat et ancien ministre malien de la Justice, aujourd’hui opposant au régime militaire en place depuis six ans sans mandat électoral, apporte son éclairage. Il aborde le sort de Mountaga Tall, l’instrumentalisation de la lutte antiterroriste et la soumission du système judiciaire malien. Il réaffirme son rejet catégorique du terrorisme jihadiste, souligne la responsabilité du régime de transition et explique les raisons de son non-ralliement à la Coalition des forces pour la République (CFR), l’opposition menée par l’imam Dicko.

Mamadou Ismaïla Konaté, à Bamako, le 18 octobre 2017.

Les appels à la libération de Maître Mountaga Tall, émanant de sa famille, de ses avocats et de la Conférence internationale des barreaux, se heurtent à un silence assourdissant des autorités de transition. Mamadou Ismaïla Konaté exprime son scepticisme, tout en insistant sur la nécessité pour le pouvoir d’entendre la voix de la raison et de la loi. Il rappelle avec force que la privation de liberté doit s’inscrire dans un cadre légal, même si le Mali ne peut être qualifié d’État de droit actuellement. La manière dont un gouvernement traite ses opposants, ses critiques et ses avocats est, selon lui, un indicateur essentiel de son respect de l’État de droit. Il dénonce l’inadmissible situation d’un citoyen, avocat et politique, détenu sans visite médicale ou légale, et s’indigne de l’escalade qui a vu l’enlèvement du fils du bâtonnier après un communiqué virulent de ce dernier.

L’instrumentalisation de la lutte antiterroriste

Après l’arrestation de Mountaga Tall, son fils et d’autres figures de l’opposition, ainsi que des militaires et des religieux, ont connu un sort similaire. Bien qu’aucun lien officiel n’ait été établi avec l’enquête de la Justice militaire sur des soupçons de complicité avec les groupes armés lors des attaques du 25 avril, la stratégie implicite du pouvoir, relayée par ses partisans, consiste à justifier ces pratiques par la lutte antiterroriste. Une justification qui semble trouver un écho auprès d’une partie des Maliens. Cependant, Mamadou Ismaïla Konaté met en garde : la lutte contre le terrorisme ne saurait en aucun cas légitimer l’insécurité juridique. Un camp militaire n’est pas une juridiction, et la détention régulière doit être prouvée, contrairement à l’arbitraire qui se dissimule. Il souligne l’importance de préserver le cadre juridique, même dans ce contexte, pour que la justice soit le début et la fin de toute action.

Une justice malienne sous pression ?

Au-delà du cas Mountaga Tall, l’état de la justice malienne est préoccupant. L’ancien Premier ministre Moussa Mara a été condamné à un an de prison ferme pour un simple tweet exprimant un espoir, tandis que des appels au lynchage de militants pro-démocratie ou à l’incendie de commerces mauritaniens par des partisans de la transition semblent rester impunis. Mamadou Ismaïla Konaté observe que cette justice, censée garantir l’ordre et la sécurité publique, donne l’impression d’être soumise aux autorités de transition. Il insiste sur le fait que la justice doit servir l’État, la nation et les peuples africains, et non un régime, fût-il militaire. Interrogé sur la possibilité pour les juges de résister, il reconnaît la peur mais rappelle que la loi leur offre des voies de retrait. Il les exhorte à ne pas perdre de vue leurs principes, car « aujourd’hui est aujourd’hui, mais demain la justice sera ».

La responsabilité du pouvoir de transition

Les attaques du 25 avril, la mort du ministre Sadio Camara et la prise de Kidal avaient pu laisser penser à une fragilisation du pouvoir militaire malien. Pourtant, le régime ne semble pas vaciller outre mesure. Mamadou Ismaïla Konaté conteste cette perception, affirmant que le pouvoir « vacille » bel et bien. Si le terrorisme n’a pas sa place dans la cité et constitue la négation du pacte social et de la paix civile, il devient, selon lui, impossible d’ignorer la responsabilité d’un pouvoir issu de la force et qui se maintient par la force et la terreur. L’exposition croissante du pays et de ses citoyens aux périls ne peut être dissociée des décisions prises par ceux qui gouvernent depuis six ans.

Entre le « képi et la chéchia » : l’opposition malienne

Opposant déclaré aux autorités de transition, Mamadou Ismaïla Konaté n’a pas rejoint la CFR, la coalition de l’imam Dicko. Il explique cette position par une analogie éloquente : « on est entre le képi et la chéchia ». Le « képi » symbolise la prise de pouvoir par la force et son exercice autoritaire. En face, les « chéchias » renvoient à la période de 2012, marquée par l’occupation jihadiste des régions du nord du Mali, avec ses atrocités telles que les amputations. Il admet la nécessité d’unité nationale et de dialogue pour rétablir l’intégrité du pays, mais pose des préalables absolus. Il refuse de faire table rase du passé et de s’asseoir à la même table avec ceux qui ont commis des actes de terreur. Il exige que les événements de 2012, ainsi que la « jonction maléfique » entre le FLA et le Jnim, soient abordés. Pour lui, l’adhésion à des principes et valeurs fondamentaux de la République, de la démocratie et de la justice est non négociable.

Souveraineté et patriotisme sous l’AES

Les régimes de l’AES (Alliance des États du Sahel), notamment au Mali, au Niger et au Burkina Faso, martèlent que toute opposition est une atteinte à la souveraineté de l’Afrique, une collaboration avec les ennemis de la nation, une ingérence extérieure ou une guerre médiatique. Mamadou Ismaïla Konaté rejette fermement cette rhétorique. Il affirme son identité de Malien, de patriote et de citoyen engagé, des labels que personne ne peut lui retirer. Il estime que ce qui dérange ces régimes, eux-mêmes issus de l’illégalité, c’est qu’on leur rappelle les principes du droit et leurs propres engagements. Pour lui, les véritables antipatriotes sont ceux qui affament les citoyens, pervertissent les libertés et anéantissent le droit.