5 mai 2026

L’engrenage de la corruption au Mali : quand le cadeau devient un drame social

« Bonya » (respect), « woro songo » (prix de la cola) ou encore « buru songo » (prix du pain)… Au Mali, les expressions pullulent pour désigner ces « petits cadeaux » qui, sous couvert de politesse, alimentent les réseaux de corruption. Si cette pratique suscite l’inquiétude, elle semble pourtant s’être durablement installée dans le quotidien des Maliens.

Un fléau banalisé au cœur de la société

Pourquoi la corruption est-elle si tolérée ? Comment s’opposer à un phénomène qui paraît désormais accepté par la majorité ? Selon l’organisation Transparency International, la corruption se définit comme l’usage abusif d’un pouvoir délégué à des fins personnelles. Dans cette perspective, les actes de corruption sont monnaie courante au Mali.

Ce mal s’immisce partout : services publics, administrations ou relations professionnelles. Il prend la forme de pots-de-vin, de privilèges indus ou d’influences détournées. Le témoignage de Myriam (prénom modifié), cadre commerciale à Bamako, illustre parfaitement cette réalité. « À chaque signature de contrat, des agents exigent leur pourcentage. C’est une condition non négociable », confie-t-elle avec amertume, déplorant une pratique désormais ancrée dans les habitudes.

La corruption se manifeste aussi de manière plus insidieuse : un paiement pour accélérer un dossier, un présent pour obtenir un diplôme ou le recours au favoritisme plutôt qu’au mérite. Ces comportements, devenus routiniers, sont perçus comme la norme par une grande partie de la population.

Des mécanismes de survie face à la précarité

Omar Keita, un entrepreneur local, raconte avoir dû verser 10 000 FCFA à un pompiste pour obtenir du carburant après une journée d’attente, en pleine pénurie causée par l’insécurité sur les axes venant du Sénégal et de la Côte d’Ivoire. Bien que blessé par son geste, il souligne l’engrenage : plus la pratique se généralise, moins elle est perçue comme répréhensible.

Pour Sibiri Diarra, retraité d’une organisation internationale, la différence réside dans l’encadrement des cadeaux. Si les grandes structures fixent des limites strictes, l’absence de règles claires au Mali laisse le champ libre aux dérives. Le sociologue Mohamed Abdellahi Elkhalil pointe une « normalisation » inquiétante qui menace les piliers économiques et démocratiques du pays. Selon lui, ce n’est pas un trait culturel, mais une conséquence de la volonté de paraître socialement au-dessus de ses moyens.

Oumar Korkosse, du réseau Recotrade, ajoute que la pauvreté et les bas salaires servent de moteur. Dans un contexte de précarité, ces « gratifications » deviennent des revenus d’appoint indispensables pour de nombreux travailleurs.

Une corruption endémique confirmée par les chiffres

L’Association Malienne de Lutte contre la Corruption et la Délinquance Financière (AMLCDF) plaide pour une réforme morale profonde. Lors d’une rencontre à Bamako en avril 2025, elle a souligné l’importance de l’éthique citoyenne et du rôle des leaders d’opinion pour briser ce cycle.

Les données d’Afrobaromètre publiées en 2024 confirment l’ampleur du problème. Les citoyens ciblent particulièrement les magistrats, les forces de l’ordre, les agents du fisc et le monde des affaires. Le racket routier est également dénoncé par les chauffeurs de taxi-moto, comme Ousmane Diarra, qui subit des prélèvements quotidiens injustifiés.

Sur le plan international, le Mali stagne dans les profondeurs du classement de Transparency International, occupant la 136e place mondiale en 2025 avec un score médiocre de 28/100. La Banque mondiale confirme cette tendance avec des indicateurs de contrôle de la corruption bien inférieurs à la moyenne mondiale.

Comme le résume Me Soumaré Boubacar, avocat à Bamako, lorsque la confiance envers les institutions s’effondre, la corruption devient, pour beaucoup, une regrettable stratégie de survie.