la tabaski à Bamako sous la menace des jihadistes
Alpha Amadou Kané n’oubliera pas de sitôt sa Tabaski 2026. Pour la première fois en trois décennies, cet habitant de Bamako célèbre cette fête musulmane majeure loin de sa famille, à Mopti, dans le centre du Mali. La raison ? Un blocus jihadiste qui paralyse les axes routiers menant à la capitale.
Depuis fin avril, des groupes armés affiliés à Al-Qaïda imposent une barrière mortelle sur les principales routes du pays. Les attaques ciblent les bus et camions, réduisant en cendres des dizaines de véhicules. Le spectacle des carcasses fumantes a suffi à décourager les compagnies de transport et les voyageurs de prendre la route vers leurs villages.
Pour les Maliennes et Maliens, la Tabaski n’est pas qu’une célébration religieuse. C’est un moment de retrouvailles familiales, souvent longuement attendu après des mois de séparation due au travail ou à la distance. Cette année, l’ambiance festive a laissé place à une inquiétude palpable.
Dans les gares routières de Bamako, le silence règne là où d’ordinaire l’agitation précède les grands départs. La crise sécuritaire s’accompagne d’une pénurie de carburant qui aggrave la situation. « Non seulement nous manquons de gazole pour assurer nos rotations, mais nous avons aussi perdu des bus dans les attaques », confie sous couvert d’anonymat un responsable d’agence de voyage. « C’est un désastre économique sans précédent. »
En temps normal, une semaine avant la Tabaski, plus de 50 000 passagers quittent Bamako pour l’intérieur du pays. Cette année, les compagnies de transport anticipent zéro déplacement. Wara Bagayoko, habitué à rejoindre la région de Ségou chaque année, renonce à son pèlerinage familial. « Trente ans de tradition brisés. La route est devenue trop dangereuse », confie-t-il avec amertume.
Quelques minibus parviennent encore à entrer dans Bamako, empruntant des itinéraires détournés ou bénéficiant d’une escorte militaire sur certains tronçons. Mais le trafic reste anecdotique face à l’ampleur des besoins.
le bétail, une filière asphyxiée par le blocus
La paralysie des transports frappe de plein fouet la filière du bétail, indispensable pour le sacrifice rituel de la Tabaski. Les éleveurs peinent à acheminer leurs troupeaux vers Bamako, principal marché du pays. Le coût du transport d’un mouton vers la capitale a explosé, passant de 4 euros à près de 27 euros. « Les camions de bétail sont régulièrement incendiés par les jihadistes. Avant, j’avais plus de 1 000 têtes en stock. Aujourd’hui, il n’en reste aucune », témoigne Hama Ba, un commerçant de Bamako.
Résultat : le mouton, symbole central de la fête, devient inaccessible. « Les prix ont quadruplé. Un animal acheté 114 euros l’an dernier coûte aujourd’hui 457 euros », explique Iyi, un client désespéré en quête d’un bélier abordable. « Avant, nous avions un large choix. Cette année, il faut se battre pour en trouver un, même à prix d’or. »
La flambée des coûts touche aussi les autres denrées. Dans un pays où le salaire minimum s’élève à 60 euros, l’accès aux produits de base devient un luxe. « Comment célébrer dignement la Tabaski quand un mouton dépasse le budget de la plupart des familles ? » s’interroge une habitante de Sirakoro.
Bamako suffoque : coupures d’électricité et pénuries
À la crise sécuritaire s’ajoute une dégradation alarmante des services publics. Bamako subit des coupures d’électricité prolongées, aggravées par des pénuries d’eau potable. Les couturiers, submergés par les commandes de tenues de fête, peinent à honorer leurs engagements. « Nous avons tenté d’installer des panneaux solaires, mais cela ne compense pas l’absence de courant », explique Alou Diallo, un artisan du quartier de Hamdallaye.
La société Énergie du Mali, dépendante des centrales thermiques fonctionnant au fioul, peine à s’approvisionner en carburant à cause du blocus. Sans électricité, la conservation des aliments devient un casse-tête. « Qui oserait acheter un mouton à 457 euros pour le voir se gâter en 24 heures à cause des coupures ? » s’inquiète une mère de famille du quartier de Sirakoro.
Face à cette situation critique, les autorités maliennes ont annoncé l’arrivée de centaines de camions-citernes de carburant à Bamako. Une bouffée d’oxygène bienvenue, mais qui ne suffira peut-être pas à combler tous les manques.
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