21 juillet 2026

Voix Panafricaine

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Dette publique du Sénégal : les pièges d’une gestion à court terme

Le Sénégal face à l’urgence d’une gestion durable de sa dette publique

Les décisions économiques difficiles, même impopulaires à court terme, s’imposent parfois comme un impératif catégorique. Cette vérité, illustrée par les propos de Bill Clinton, résonne particulièrement pour le Sénégal aujourd’hui. Entre la pression des échéances électorales et les exigences d’une gestion publique pérenne, le pays navigue dans une zone de turbulence budgétaire où chaque choix engage l’avenir.

La théorie des choix publics, développée par Buchanan et Tullock, éclaire cette tension entre temporalité politique et efficacité économique. Dans le cas sénégalais, les chiffres parlent d’eux-mêmes : une dette publique qui absorbe l’intégralité des recettes fiscales, des mécanismes de refinancement de plus en plus coûteux, et une croissance économique insuffisante pour absorber ce fardeau. Comment sortir de ce cercle vicieux ?

Un diagnostic accablant : la dette étouffe les finances publiques

Les dernières analyses, menées par Forvis Mazars et validées par le Ministère de l’Économie, révèlent une situation alarmante. Fin 2024, la dette publique du Sénégal atteignait 23 666,8 milliards de francs CFA, soit 118,8 % du PIB. Pire encore, le service de la dette (principal, intérêts et commissions) engloutit la totalité des recettes fiscales : 4 357,5 milliards en 2025, dont 3 269,4 milliards en remboursement de capital et 1 088,1 milliards en intérêts.

Cette asphyxie budgétaire se confirme pour 2026, avec un service de la dette prévisionnel de 5 498 milliards de francs CFA, contre des recettes fiscales attendues de seulement 5 384,8 milliards. Autrement dit, chaque franc supplémentaire dépensé par l’État doit être financé par un nouvel endettement. Une équation insoutenable à long terme.

Le Plan de redressement économique et social : un pari risqué

Pour inverser cette tendance, le gouvernement a lancé en août 2025 le Plan de Redressement Économique et Social (PRES). L’objectif ? Collecter 3 173 milliards de francs CFA de recettes fiscales supplémentaires d’ici 2028, dont 2 111 milliards via de nouvelles mesures fiscales. Pourtant, les premiers résultats laissent dubitatifs : au premier trimestre 2026, seulement 54,2 milliards ont été collectés, un chiffre que les prévisions optimistes portent à 300 milliards en fin d’année.

Plusieurs facteurs expliquent cette difficulté à mobiliser davantage de recettes : un secteur informel dominant, un taux de pression fiscale effectif de 18,9 % du PIB en 2025 (contre un potentiel de 25,3 %), et une croissance économique atone. Même avec le PRES, l’écart reste colossal : le service de la dette de 2025 représentait déjà 106,6 % des recettes fiscales, et ce ratio devrait s’aggraver en 2026.

La collecte de 1 091 milliards via le recyclage d’actifs fonciers de l’État, prévue dans le PRES, apparaît elle aussi comme un pari incertain. Son succès dépendra de la capacité à mobiliser rapidement des actifs sous-exploités, un processus souvent lent et complexe.

Le refinancement : une solution illusoire aux conséquences lourdes

Face à l’impossibilité de générer suffisamment de recettes, le gouvernement a massivement recours au refinancement. En 2025, le Sénégal a levé 4 004 milliards de francs CFA sur le marché régional de l’UEMOA, soit quatre fois plus qu’en 2024 (998 milliards). Pourtant, cette stratégie comporte des écueils majeurs.

D’abord, le coût : les taux de rendement des nouvelles obligations ont grimpé à 7-8 % en 2026, contre un taux d’intérêt effectif global de 3,9 % pour la dette existante. Ensuite, la maturité moyenne résiduelle s’est réduite : 3,6 années pour la dette domestique, contre 8,7 années pour la dette extérieure. Enfin, 14,3 % de la dette totale est exigible à court terme, ce qui aggrave le risque de liquidité.

Le refinancement actuel ne fait donc que reporter le problème, tout en alourdissant la charge de la dette. Les nouvelles dettes contractées coûtent plus cher que celles qu’elles remplacent, et leur maturité plus courte augmente la pression sur les finances publiques. Une spirale dangereuse qui menace la stabilité macroéconomique.

Une dynamique de la dette hors de contrôle

En 2025, l’encours de la dette de l’administration centrale a augmenté de 1 531,68 milliards, atteignant 25 198,48 milliards. Le ratio dette/PIB s’est amélioré à 112 %, mais cette baisse est artificielle : elle est principalement due à l’entrée en exploitation des hydrocarbures, qui a boosté le PIB. Sans cette manne, le ratio aurait atteint 124 %.

Trois indicateurs clés éclairent cette dynamique inquiétante :

  • Le taux d’intérêt apparent : 4,59 % en 2025, supérieur au taux de croissance hors hydrocarbures (2,2 %). Chaque année, la dette coûte plus cher que ce que l’économie ne produit.
  • Le solde primaire : un déficit de 401,7 milliards en 2025 (-1,8 % du PIB), confirmant que les recettes ne couvrent même plus les dépenses hors charges d’intérêt.
  • Le solde primaire stabilisant : pour stabiliser la dette à son niveau actuel, il faudrait un excédent primaire de 2,7 % du PIB. Un objectif hors de portée dans le contexte actuel.

La situation ne s’améliore pas en 2026. Le solde primaire prévu est de -246 milliards, avec un taux d’intérêt apparent de 4,79 % et une croissance hors hydrocarbures de 3,2 %. Le solde primaire stabilisant requis reste positif, tandis que le solde effectif reste négatif. Résultat : la dette devrait continuer à s’alourdir mécaniquement.

Vers une renégociation incontournable ?

Face à cette impasse, les marges de manœuvre se réduisent. Le Sénégal a récemment créé une Direction Générale des Financements et de la Dette pour mieux piloter sa politique d’endettement. Une avancée institutionnelle nécessaire, mais insuffisante.

Pour éviter l’effet boule de neige, une renégociation des conditions de la dette s’impose. Cela pourrait passer par :

  • Un allongement des échéances pour réduire la pression à court terme.
  • Une réduction des taux d’intérêt, notamment pour les créanciers multilatéraux.
  • Une décote nominale sur certains encours, si les créanciers acceptent de participer au soulagement.
  • Un rebasement du PIB pour améliorer le ratio dette/PIB, comme l’ont fait d’autres pays africains.

Reporter ces décisions ne ferait que reporter la crise, tout en aggravant les coûts économiques et sociaux. Chaque jour perdu se traduit par un refinancement plus coûteux, une éviction accrue des acteurs privés du marché financier domestique, et un investissement public en berne.

Conclusion : entre réformes institutionnelles et réalisme économique

Le Sénégal a engagé des réformes structurelles pour mieux gérer sa dette. Mais ces efforts ne suffiront pas sans un changement de paradigme. La viabilité de la dette ne peut plus reposer uniquement sur des ajustements budgétaires internes ou des mécanismes de refinancement coûteux.

Le pragmatisme commande une approche globale : renégocier les termes de la dette avec tous les créanciers, réformer la fiscalité pour élargir l’assiette, et relancer la croissance par des investissements ciblés. Le risque, sinon, est de s’enliser dans une spirale d’endettement dont les générations futures paieront le prix.

Une chose est sûre : les choix d’aujourd’hui détermineront la souveraineté économique du Sénégal de demain.