Décryptage des failles internes qui minent l’armée malienne : trafics, désertions et justice défaillante

Écouter l'article⏱ ~5 min

Les coulisses d’une institution en pleine déliquescence

Derrière les discours officiels vantant la « force grandissante » des Forces armées maliennes (FAMa) et leur contrôle souverain du territoire, la réalité se dessine sous un jour bien plus sombre. L’ouverture, le 19 octobre 2026, de la session du Tribunal militaire de Mopti à Sévaré a mis en lumière les profondes fractures qui rongent l’institution de l’intérieur. Avec 72 prévenus, dont 69 militaires, jugés pour 43 affaires allants du trafic d’armes à la désertion, en passant par des crimes violents, le procès révèle une armée en proie à des dysfonctionnements structurels alarmants.

Armes détournées : quand l’État alimente ses propres ennemis

Parmi les dossiers examinés, près de la moitié concernent la disparition, le vol ou le détournement d’armes, de munitions et d’équipements militaires. Derrière ces termes juridiques se cache une vérité glaçante : une partie de l’arsenal distribué aux soldats finit entre les mains des groupes armés ennemis. Dans les régions du Centre et du Nord, ce matériel, soustrait par négligence, corruption ou complicité, se retrouve ainsi aux mains du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM) et de l’État islamique au Grand Sahara (EIGS).

Alors que Bamako dénonce régulièrement les soutiens extérieurs présumés des groupes terroristes, le tribunal de Sévaré prouve qu’une filière d’approvisionnement tout aussi dangereuse se développe au cœur même des casernes. Une situation paradoxale : le sang des soldats maliens coule parfois sous les balles d’armes financées par le budget national.

Désertions et exactions : les symptômes d’une armure fissurée

Autre signe de la crise profonde : l’explosion des cas de désertion. Qualifiées par le procureur militaire comme le deuxième type d’infractions le plus répandu, ces abandons de poste en masse trahissent une usure morale et une rupture de discipline que les appels à l’unité ne suffisent plus à dissimuler. Malgré les ultimatums de l’état-major, le phénomène persiste, réduisant les effectifs sur le terrain et affaiblissant la capacité opérationnelle de l’armée.

Plus inquiétant encore, la chambre criminelle doit examiner des affaires d’assassinats, de tortures, de séquestrations et de violences sexuelles imputées à des militaires. Ces exactions, commises contre des civils, confirment les alertes répétées des organisations de défense des droits humains. En aliénant les populations locales, ces dérives privent l’armée de son principal allié : le soutien des communautés, tout en renforçant la propagande des groupes insurgés, qui se présentent comme les protecteurs face à l’arbitraire étatique.

Une justice militaire à bout de souffle

Le procès de Sévaré, présenté comme un gage de transparence, met en réalité en évidence les faiblesses chroniques du système judiciaire militaire. Les retards accumulés, justifiés par l’insécurité, le manque de magistrats ou l’éloignement géographique, se traduisent par des détentions provisoires abusives. Certains prévenus attendent des années avant d’être jugés, une situation dénoncée par le Barreau malien.

Cette lenteur judiciaire, couplée à l’absence de solutions structurelles, transforme une opération censée restaurer l’ordre en un aveu d’impuissance. Pour les observateurs, il est clair que la crédibilité de l’institution ne peut être rétablie sans une réforme en profondeur.

L’urgence d’une remise en question radicale

Pour le colonel Assimi Goïta et les plus hautes sphères de l’armée, le procès de Sévaré ne doit pas être réduit à une simple opération de nettoyage ou à un exercice de communication. Il s’agit d’un signal d’alarme : aucune stratégie militaire ne peut réussir si la chaîne de commandement tolère que des armes finissent entre les mains de l’ennemi, si la discipline se désagrège au front et si la justice fonctionne de manière erratique.

Avant de demander la confiance absolue de la population, l’armée malienne doit d’abord balayer devant sa porte et colmater les brèches par lesquelles s’échappe sa propre puissance. Sans cela, les discours de victoire resteront des vœux pieux face à une réalité bien plus sombre.

Fils d'actualité (RSS)Ajoutez nos flux XML à votre agrégateur RSS (Feedly, Inoreader, Thunderbird...)