28 avril 2026

Crise au Sahel : l’illusion d’un calme précaire

Picture taken about 15 km North-West of Niamey during the dry cooler season in the Sahel

Le Sahel semble avoir quitté le devant de la scène médiatique internationale. Ces derniers temps, les bouleversements géopolitiques mondiaux — de l’invasion de l’Ukraine par la Russie au conflit israélo-palestinien, en passant par les tensions en République démocratique du Congo et les remous politiques aux États-Unis — ont accaparé l’attention. Pourtant, loin des projecteurs, les crises profondes qui secouent cette région depuis une décennie ne cessent de s’enraciner.

Les juntes militaires au pouvoir, qui justifiaient leurs coups d’État par la promesse d’une sécurité retrouvée, peinent à stabiliser la zone. Au contraire, l’insécurité progresse, frappant de plein fouet le Mali, le Niger et le Burkina Faso, désormais réunis au sein de l’Alliance des États du Sahel (AES). Ce territoire est aujourd’hui devenu l’épicentre mondial de la violence jihadiste.

Parallèlement, un durcissement autoritaire s’installe. Les processus électoraux sont gelés, les transitions s’éternisent et la liberté d’expression s’étiole. Journalistes et acteurs de la société civile font face à une répression systématique, entre exils forcés et arrestations arbitraires. Cette analyse décrypte les dynamiques sécuritaires et politiques actuelles au sein de l’AES, soulignant l’importance pour les partenaires internationaux, dont l’Union européenne, de ne pas se détourner de cette région stratégique.

Une insécurité galopante : la poussée des groupes armés

Il y a dix ans, le Sahel était l’une des zones les moins meurtrières d’Afrique face à l’extrémisme. En 2024, le bilan est tragique : le nombre de décès liés à la violence a triplé depuis 2021, atteignant plus de 11 000 morts. Cette escalade inclut également les pertes civiles causées par les opérations militaires nationales et leurs alliés russes, plaçant les populations locales dans une situation de vulnérabilité extrême.

Le Mali entre deux feux

Depuis le départ de la MINUSMA en 2023, Bamako a relancé l’offensive au nord avec le soutien de mercenaires russes. Si la reprise de Kidal a été célébrée comme un succès symbolique, la réalité du terrain reste complexe. En juillet 2024, une embuscade à Tinzaouaten, menée par une coalition de séparatistes et de membres du JNIM, a infligé des pertes historiques aux forces maliennes et au groupe Wagner.

L’audace des groupes jihadistes s’est confirmée en septembre 2024 avec des attaques coordonnées sur Bamako, ciblant des infrastructures militaires stratégiques. Ces opérations visent à démontrer l’impuissance du régime tout en tentant de ménager l’opinion publique en évitant les cibles civiles urbaines. Toutefois, dans les zones rurales comme à Mopti ou Gao, les civils continuent de payer le prix fort, victimes tant des raids terroristes que des frappes de drones gouvernementales.

Burkina Faso : un État sur la défensive

La situation sécuritaire au Burkina Faso est alarmante. On estime que l’État a perdu le contrôle d’une large partie du territoire national. L’année 2024 a été marquée par le massacre de Barsalogho, où des centaines de civils ont péri alors qu’ils creusaient des tranchées de défense pour l’armée.

Le régime du capitaine Traoré a intensifié le recrutement des Volontaires pour la défense de la patrie (VDP). Cette militarisation de la société, bien qu’officiellement destinée à épauler l’armée, exacerbe les tensions communautaires, notamment envers les Peuls, souvent stigmatisés. Ce cycle de violences a provoqué le déplacement de plus de 2 millions de personnes à l’intérieur du pays.

Niger : une dégradation inquiétante

Longtemps considéré comme le plus stable de ses voisins, le Niger voit sa situation se détériorer rapidement depuis le putsch de 2023. Les attaques contre les forces de sécurité ont doublé en un an, et la létalité des incursions de l’État islamique au Grand Sahara (EIGS) augmente. En 2025, des attaques contre des lieux de culte et des convois militaires confirment que l’insécurité gagne du terrain dans les régions de Tillabéri et Dosso.

Des pouvoirs militaires qui s’installent dans la durée

Les calendriers de transition initiale ont été balayés au profit d’un maintien prolongé au pouvoir. Au Mali, le colonel Goïta, désormais général d’armée, a repoussé les élections sine die, avec des perspectives de maintien jusqu’en 2029. Le scénario est identique au Burkina Faso, où le capitaine Traoré a officiellement prolongé la transition de cinq ans.

Le Niger suit cette tendance : après un simulacre de dialogue national en 2025, le général Tchiani a prêté serment pour un mandat de cinq ans. Cette pérennisation des régimes militaires permet de cimenter la confédération de l’AES et de réorienter les alliances géopolitiques, notamment vers la Russie, tout en s’éloignant de la CEDEAO.

Le contrôle de l’information comme arme politique

À défaut de maîtriser totalement le territoire physique, les régimes de l’AES verrouillent l’espace numérique et médiatique. Les grands médias internationaux comme RFI, France 24 ou TV5 Monde sont désormais interdits de diffusion. La presse locale n’est pas épargnée : des chaînes privées voient leurs licences révoquées et des journalistes critiques sont parfois enrôlés de force dans l’armée pour « constater la réalité du terrain ».

Au Niger, la rétention des passeports des visiteurs étrangers et la suspension des activités des partis politiques complètent ce dispositif de contrôle. En imposant un récit unique, les autorités tentent de masquer l’ampleur réelle de la crise sécuritaire et humanitaire. Pourtant, les chiffres de l’insécurité alimentaire et des déplacements de populations rappellent l’urgence d’une réponse qui dépasse le simple cadre militaire.

Le silence qui pèse sur le Sahel est trompeur. L’aggravation des crises exige une vigilance accrue de la part de la communauté internationale. Se désengager de la région reviendrait à abandonner des millions de personnes à un avenir incertain, alors que les répercussions de cette instabilité finiront inévitablement par franchir les frontières du continent.