TOPSHOT - A column of black smoke rises above buildings as traffic passes the Africa Tower monument in Bamako on April 26, 2026. April 25, 2026's shock attacks, synchronised by Tuareg rebels of the Azawad Liberation Front (FLA) coalition and the jihadist Group for the Support of Islam and Muslims (JNIM), targeted several areas in the vast arid country. Fighting resumed on April 26 in several areas, including Kita near Bamako, Kidal, Gao and Severe. Tuareg rebels meanwhile announced an agreement allowing Russian forces backing Mali's army to withdraw from the northern city of Kidal, which they claimed was "totally" under their control. (Photo by AFP via Getty Images)

Crise au Mali : l’offensive des groupes armés teste la junte militaire
Dans les heures précédant l’aube du 25 avril, des explosions et des tirs nourris ont rompu le calme autour de Kati, une ville-garnison située à 15 kilomètres au nord-ouest de Bamako, la capitale du Mali. En quelques heures seulement, des attaques coordonnées ont été lancées à travers le pays, revendiquées conjointement par le groupe armé jihadiste JNIM (Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin) et le mouvement séparatiste touareg FLA (Front de Libération de l’Azawad). Dès le lendemain, la junte au pouvoir annonçait la mort du ministre de la Défense Sadio Camara, décédé des suites de ses blessures après une attaque visant sa résidence. Des rumeurs persistantes évoquent également la disparition ou de graves blessures de Modibo Koné, chef des services de renseignement de la junte, dans cette même vague d’attaques. Pourtant, quelques heures plus tôt, les autorités militaires avaient affirmé que la situation était sous contrôle, illustrant l’écart persistant entre les déclarations officielles et la réalité opérationnelle.
Ces assauts armés représentent le défi le plus direct lancé au pouvoir du chef de la junte malienne, Assimi Goïta, depuis son coup d’État de 2020. Ils surviennent alors que la position du régime militaire était déjà fragilisée. Depuis septembre 2025, le blocus imposé par le JNIM à ce pays enclavé a perturbé les importations de denrées et de carburant en provenance du Sénégal et de la Côte d’Ivoire. Plus de 130 camions-citernes ont été pris pour cible, entraînant notamment la fermeture des établissements scolaires dans tout le pays. Fin mars 2026, la junte a nié avoir libéré plus de 100 prisonniers du JNIM pour rétablir temporairement un passage sécurisé des convois de carburant, une trêve initialement prévue jusqu’à l’Aïd al-Adha fin mai. Ces événements mettent en lumière la capacité du groupe à asphyxier l’État malien bien au-delà du champ de bataille.
Cette série d’attaques teste directement la stratégie de la junte, fondée sur l’hypothèse selon laquelle l’assistance sécuritaire russe et la suspension des libertés civiles pourraient apporter une stabilité que les gouvernements démocratiques et l’aide occidentale (notamment française et américaine) n’ont su garantir depuis des décennies. L’ampleur de cette offensive résonne jusqu’aux juntes voisines du Burkina Faso et du Niger, qui avaient elles-mêmes renversé leurs gouvernements alliés à l’Occident.
Un précédent alliance jihadiste-séparatiste
Entre 2011 et 2012, une coalition similaire avait déjà balayé les forces armées maliennes dans le nord du pays. Les jihadistes cherchaient à établir un émirat islamique, tandis que le Mouvement National pour la Libération de l’Azawad (MNLA) revendiquait l’autodétermination pour les Touaregs. Cette alliance s’est concrétisée avec le retour au Mali de combattants touaregs ayant servi dans les rangs de l’ancien régime libyen de Kadhafi, apportant avec eux armes et expérience militaire. Ils ont trouvé des alliés au sein d’al-Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI) et d’Ansar Dine, un mouvement jihadiste malien soutenu par AQMI. Leur alliance éphémère leur a permis de contrôler une zone grande comme le Texas avant de s’effondrer dans la violence, les factions jihadistes se retournant contre leurs anciens partenaires touaregs une fois l’armée malienne chassée du nord.
Les récents assauts, menés simultanément sur plusieurs fronts, marquent la première offensive majeure coordonnée entre ces partenaires improbables depuis plus de dix ans. Bien que le JNIM et le FLA poursuivent des objectifs comparables à leurs prédécesseurs jihadistes-séparatistes, leur alliance reste tactique plutôt que stratégique. Leurs divergences structurelles à long terme rendent une fusion permanente improbable. Toutefois, pour l’instant, les deux groupes semblent s’accorder sur un même objectif : démontrer l’incapacité de l’État malien à protéger ses propres symboles d’autorité. Pour le JNIM, cette démonstration s’inscrit dans une logique stratégique de usure institutionnelle, visant à épuiser la volonté et les ressources de la junte jusqu’à son effondrement.
Le défunt ministre de la Défense, Sadio Camara, était le principal architecte de la relation entre le Mali et Moscou. Il supervisait le déploiement initial du groupe Wagner fin 2021, contribuant à l’expulsion des forces françaises en 2022 et au retrait de la mission de paix de l’ONU en 2023, initialement déployée en 2013 pour contrer l’avancée jihadiste vers la capitale. Après la mort de Ievgueni Prigojine en août 2023, Wagner a été réorganisé sous l’égide du ministère russe de la Défense et rebaptisé Corps Africain.
Cette restructuration s’accompagne d’un changement de mandat : contrairement à Wagner, qui se présentait comme une force de combat de première ligne, le Corps Africain fonctionne désormais comme une mission de formation et de conseil, axée sur la préservation de l’influence russe. Selon les données du projet ACLED (Armed Conflict Location and Event Data), les affrontements impliquant des combattants russes au Mali sont passés de 537 en 2024 à 402 en 2025, avec une moyenne de seulement 24 incidents par mois début 2026. La guerre en Ukraine a encore réduit les effectifs disponibles pour les déploiements en Afrique, limitant la capacité de la Russie à maintenir ce rythme opérationnel.
Le cas emblématique de Kidal
La distinction entre les mandats de Wagner et du Corps Africain éclaire les événements survenus à Kidal. En novembre 2023, les forces maliennes et celles de Wagner avaient repris la ville après plus d’une décennie de contrôle jihadiste, une victoire présentée comme une validation de la stratégie sécuritaire de la junte avec Moscou. Pourtant, à la suite des attaques du 25 avril, le Corps Africain a accepté une retraite protégée de Kidal, abandonnant cette victoire sans combat.
Les événements de Kidal illustrent la trajectoire même du modèle de l’Alliance des États du Sahel (AES), composée du Mali, du Burkina Faso et du Niger. Ces juntes ont expulsé leurs partenaires occidentaux, arguant de leur échec à garantir la sécurité, puis se sont retirées de la CEDEAO pour former leur propre alliance défensive. Aujourd’hui, elles doivent faire face à un environnement sécuritaire pire que celui qu’elles avaient hérité. Leur légitimité repose sur ce pari, mais l’ampleur des attaques récentes révèle les risques croissants de cette approche.
Depuis 2012, les militaires du Sahel ont invoqué l’insécurité pour justifier au moins cinq prises de pouvoir anticonstitutionnelles. Trois d’entre elles ont renversé des présidents démocratiquement élus : Amadou Toumani Touré au Mali (2012), Ibrahim Boubacar Keïta également au Mali (2020) dans un coup mené par Goïta, et Roch Marc Christian Kaboré au Burkina Faso (2022). Une autre a destitué le gouvernement de transition civil ayant succédé à Keïta, consolidant le pouvoir de Goïta depuis son poste de vice-président de transition en 2021. La cinquième, la plus révélatrice, a évincé le lieutenant-colonel Paul-Henri Sandaogo Damiba au Burkina Faso en octobre 2022, neuf mois après son propre coup d’État, sous prétexte qu’il n’avait pas amélioré la sécurité du pays mieux que son prédécesseur.
Assimi Goïta se retrouve aujourd’hui dans une position plus précaire que jamais. La mort de Camara élimine un rival interne, mais elle aggrave aussi le vide dans l’architecture sécuritaire du pays, alors que la junte a progressivement vidé de sa substance ce qui restait de légitimité politique de l’État malien. En mai 2025, elle a dissous tous les partis politiques, et le conseil de transition nommé par l’armée a octroyé à Goïta un mandat présidentiel renouvelable de cinq ans, prolongeant son règne au moins jusqu’en 2030.
Une tentative de coup d’État déjouée en août a révélé les fissures au sein de l’armée, avec l’arrestation de dizaines de soldats, dont deux généraux. L’offensive récente pourrait exacerber ces tensions internes, les officiers cherchant à rejeter la responsabilité de l’échec du renseignement ayant permis des attaques coordonnées sur l’ensemble du territoire. Les risques de putsch palatial ou de mutinerie parmi les officiers subalternes, déjà élevés depuis le blocus pétrolier à l’automne dernier, se trouvent ainsi amplifiés. L’un des attraits de l’alliance avec la Russie pour la junte était la promesse d’un filet de sécurité incarné par Wagner, puis par le Corps Africain. Mais le 25 avril marque un tournant où les dirigeants maliens devront décider si cette relation sert encore leurs intérêts.
Le Mali, épicentre de la lutte antiterroriste américaine au Sahel
Depuis près de dix ans, le Mali était le cœur des efforts américains pour contrer le terrorisme et l’extrémisme violent au Sahel. Les coups d’État de 2012 et 2020 avaient entraîné la suspension de la plupart de l’aide étrangère en vertu de l’article 7008 de la loi annuelle de crédits du Congrès, qui interdit le financement des gouvernements issus de coups d’État. Pourtant, ces derniers mois, plusieurs signaux indiquent que l’administration Trump envisage de revoir cette position. En février 2026, le département du Trésor américain a levé les sanctions imposées en 2023 à trois hauts responsables maliens, dont le défunt ministre de la Défense, initialement accusés de faciliter les activités malveillantes du groupe Wagner. Ces levées ont suivi une visite du responsable Afrique du département d’État à Bamako pour explorer les conditions d’un nouveau partenariat bilatéral, axé notamment sur le partage de renseignements, l’autorisation de survols par drones de surveillance et l’accès à des minerais stratégiques comme le lithium et l’or.
Les récents événements augmentent paradoxalement le levier des États-Unis au Mali. Non seulement le partenaire russe de la junte a été publiquement humilié par l’offensive des groupes armés, mais les fondements mêmes de la stratégie sécuritaire de la junte sont désormais visibly ébranlés. Washington explorait déjà, avant ces attaques, un accord minéraux contre sécurité avec Bamako, inspiré de l’accord signé avec la République démocratique du Congo en décembre 2025, offrant une coopération économique et sécuritaire en échange d’un accès préférentiel à ses ressources minières stratégiques. Cet arrangement a d’ailleurs attiré des acteurs privés de sécurité, comme Vectus Global d’Erik Prince, déployés en soutien aux forces congolaises. Ce modèle pourrait servir de référence pour ramener les juntes sahéliennes dans le giron américain.
L’offensive récente au Mali confirme ce que la trajectoire du JNIM suggère depuis longtemps : l’approche de la junte échoue. Les conditions structurelles rendent l’environnement actuel bien plus dangereux qu’après la crise de 2012. Le JNIM peut étendre son influence jusqu’à Bamako à volonté, sans nécessairement disposer de la capacité militaire pour s’emparer et tenir la capitale. Le groupe a également élargi son arsenal opérationnel, incluant des capacités de drones, du sabotage économique (blocus et attaques contre les chaînes d’approvisionnement) et un réseau multinational transcendant les frontières nationales. Pendant ce temps, l’État malien dispose de moins de ressources et de légitimité, sans architecture régionale de sécurité crédible, surtout depuis le retrait des États de l’AES de la CEDEAO l’année dernière.
Répercussions régionales
Le Mali était la tête de pont de la Russie au Sahel, et le revers du 25 avril sera ressenti par d’autres gouvernements africains ayant sollicité l’aide militaire de Moscou. L’Alliance des États du Sahel a promu son modèle comme une alternative plus efficace aux arrangements sécuritaires dirigés par l’Occident. Les autres membres de l’alliance observent cette situation, alors que la crédibilité de leur approche est mise à l’épreuve.
Plus largement, le Corps Africain cherche à s’implanter en République centrafricaine, où le président Faustin-Archange Touadéra a résisté au remplacement de Wagner, dont les unités formaient une partie de sa garde personnelle. Des instructeurs russes du Corps Africain sont également arrivés à Madagascar après le coup d’État de fin 2025. Ces gouvernements avaient recherché l’engagement russe pour leur protection, mais les derniers événements au Mali pourraient inciter d’autres régimes, tentés par Moscou, à reconsidérer leur calcul.
La crédibilité de la Russie était déjà fragilisée avant ces attaques, avec son incapacité à empêcher l’effondrement du régime de Bachar al-Assad en Syrie et l’arrestation de Nicolás Maduro au Venezuela en janvier 2026. Le départ humiliant du Corps Africain de Kidal offre à ces régimes une nouvelle illustration des limites de ce que Moscou peut réellement offrir à ses partenaires sous pression.
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