31 juillet 2026

Voix Panafricaine

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Sénégal : le rôle invisible des femmes migrantes dans l’économie nationale

Le 31 juillet est dédié à la célébration des femmes africaines. L’Union africaine a choisi 2026 comme l’année de l’eau : un enjeu crucial pour atteindre les objectifs de l’Agenda 2063. Cette journée commémore la Conférence des femmes africaines de Dar es Salaam, tenue en 1962, qui a abouti à la création de l’Organisation panafricaine des femmes en 1974. Une volonté claire d’ancrer les luttes des femmes africaines dans l’histoire des indépendances et du panafricanisme, loin des agendas importés.

Au Sénégal, deux réalités se heurtent ce jour-là : le pays repose sur des femmes dont le travail est systématiquement ignoré, et ce sont ces mêmes femmes qui subissent les conséquences d’un accès limité à l’eau et à l’assainissement. Migrantes internes, domestiques, commerçantes de rue, travailleuses informelles ou migrantes venues d’autres pays africains, leur contribution est omniprésente. Pourtant, leur reconnaissance reste quasi inexistante dans les politiques publiques et les débats sociaux. L’accès à une eau potable et à des toilettes décentes, essentiel pour leur dignité et leur travail, reste un droit à conquérir plutôt qu’une réalité.

Des migrantes internes, premières actrices de l’économie sénégalaise

Avant de franchir des frontières lointaines, beaucoup de femmes sénégalaises entament un parcours migratoire interne. Leur première étape ? Dakar ou une ville secondaire. Dans de nombreuses zones rurales, la collecte quotidienne de l’eau incombe aux femmes et aux filles, une tâche qui freine leur scolarisation et leur accès à des emplois rémunérés. Chaque année, des jeunes femmes quittent leur village pour rejoindre les centres urbains, où elles s’insèrent dans des secteurs comme le travail domestique, la restauration ou le commerce informel (Lo, Coulibaly, Sakho, 2014).

Ces migrantes assurent l’éducation des enfants, tiennent les étals des marchés, nettoient les bureaux et les maisons, et préparent les repas dans la majorité des foyers dakarois. Leur travail est indissociable de l’accès à l’eau dans les foyers qui les emploient. Selon l’ANSD, le secteur informel représente près de la moitié de la main-d’œuvre nationale, avec une majorité de femmes (51,3 %), mais seulement 41,5 % dans l’agglomération dakaroise. Elles occupent souvent les postes les plus précaires, sans contrat ni protection sociale. Cette migration interne, bien que souvent ignorée, constitue la première étape de parcours migratoires plus longs.

Quand le Sénégal devient terre d’accueil pour les migrantes africaines

Le Sénégal n’est pas seulement un pays d’émigration : il accueille depuis longtemps des Africains d’autres pays. Le cinquième recensement général de la population (RGPH-5, 2023) révèle que 207 791 étrangers résident au Sénégal, soit 1,1 % de la population, dont 44,3 % de femmes. La majorité provient de la sous-région : Guinéens (40,3 %), Maliens (14,9 %), Bissau-Guinéens (4,4 %), Gambiens (3,0 %) et Mauritaniens (2,1 %). Dans certaines zones frontalières comme Kédougou, les résidents nés au Mali ou en Guinée sont même plus nombreux que ceux nés ailleurs au Sénégal.

Cet accueil traditionnel est aujourd’hui menacé. Depuis plusieurs mois, des discours stigmatisants ciblent particulièrement certains ressortissants africains, notamment les Guinéens peuls, accusés de peser sur le système éducatif ou de menacer l’équilibre démographique. Des voix politiques réclament un durcissement des conditions de séjour et une remise en cause du droit du sol pour les enfants nés au Sénégal de parents étrangers. Ces rhétoriques rappellent les violences xénophobes observées en Afrique du Sud, où des communautés sénégalaises ont également été ciblées.

Femmes migrantes africaines au Sénégal : une vulnérabilité à double facette

Dans ce contexte, les femmes migrantes africaines cumulent des fragilités spécifiques. Comme leurs homologues sénégalaises en migration interne, elles travaillent souvent dans le secteur informel, sans contrat ni protection sociale. Leur accès à l’eau et aux sanitaires dépend fréquemment de leur employeur ou d’un réseau d’accueil. Lorsque la suspicion collective se retourne contre une nationalité ou une ethnie, ces femmes deviennent des cibles privilégiées pour le harcèlement, l’exploitation ou la violence. Leur statut précaire les dissuade de porter plainte, par crainte d’aggraver leur situation administrative ou d’attirer l’attention sur leur communauté. La xénophobie n’est jamais neutre : elle redouble, pour ces femmes, une vulnérabilité déjà ancrée dans l’informalité, l’absence de statut protecteur et un accès limité aux services essentiels comme l’eau, l’assainissement ou la santé.

L’impact de la rupture CEDEAO-AES sur les migrantes maliennes, burkinabè et nigériennes

Depuis janvier 2025, la libre circulation et le droit de résidence des ressortissantes maliennes, burkinabè et nigériennes ne sont plus garantis par le Protocole CEDEAO de 1979, mais par des déclarations politiques bilatérales. Ces accords, théoriquement révisables à tout moment, offrent moins de garanties que les mécanismes institutionnels précédents. Pour une travailleuse domestique malienne ou burkinabè arrivée sans documents, le maintien de son droit de séjour dépend désormais de la bonne volonté des autorités sénégalaises. Dans un contexte où le taux de détention de documents parmi les migrants ouest-africains est déjà faible, cette vulnérabilité s’accentue.

Le contexte sécuritaire du Sahel, marqué par des attaques meurtrières au printemps 2026, pourrait également entraîner une augmentation de la migration féminine en provenance du Mali vers le Sénégal. La société civile et les syndicats doivent surveiller de près le traitement administratif réservé à ces femmes, notamment pour l’accès à la Carte d’Identité d’Étranger, à la santé et à l’éducation de leurs enfants. Leur statut juridique, passé d’un cadre multilatéral stable à un arrangement politique fragile, exige une vigilance particulière.

Comprendre la xénophobie au Sénégal : un héritage colonial à déconstruire

Analyser ce phénomène nécessite de s’affranchir des grilles de lecture importées. Les frontières africaines actuelles sont largement des artefacts de la Conférence de Berlin (1884-1885), tracées sans tenir compte des réseaux de parenté, de commerce et d’appartenance préexistants, comme l’a souligné Achille Mbembe. Les États postcoloniaux, souvent fragiles, ont adopté une politique de l’« autochtonie » pour renforcer une légitimité nationale incertaine. Désigner qui est « du sol » et qui ne l’est pas devient un outil pour souder une communauté nationale, au prix de l’exclusion de ceux qui sont requalifiés en étrangers, parfois après des générations de présence.

Cette logique a nourri l’afrophobie en Afrique du Sud et resurgit aujourd’hui au Sénégal. Une lecture antiraciste adaptée au contexte africain doit nommer ce phénomène pour ce qu’il est : une xénophobie intra-africaine, une hiérarchisation de l’appartenance entre populations noires, qui reconduit, sous une nouvelle forme, la logique coloniale de division des peuples dénoncée par Frantz Fanon dans Les Damnés de la terre.

Il faut y ajouter une analyse genrée et décoloniale. Les féministes africaines comme Oyèronké Oyèwùmí et Amina Mama ont démontré comment les catégories de genre ont été reconfigurées par la colonisation, puis réappropriées par les nationalistes postcoloniaux pour définir qui appartient légitimement à la nation. Les femmes étrangères, leur fécondité et leurs enfants nés au Sénégal deviennent des cibles privilégiées pour le contrôle des frontières de l’appartenance. Leur présence dans les foyers en tant que domestiques illustre cette réalité.

Penser ensemble la vulnérabilité des migrantes sénégalaises internes et celle des Africaines accueillies au Sénégal permet d’éviter deux erreurs : ignorer la responsabilité du Sénégal envers ceux qu’il accueille, et plaquer sur l’Afrique des grilles de lecture étrangères, sans les adapter à son histoire et à ses frontières.

L’eau et l’assainissement : des droits essentiels pour les femmes migrantes

Le thème de l’eau choisi par l’Union africaine pour 2026 n’est pas anodin. Il touche directement, et de manière genrée, à la condition des femmes en migration. Dans les quartiers périphériques de Dakar, où s’installent les migrantes internes ou africaines, l’accès à l’eau courante et à un assainissement sûr reste partiel. L’absence de toilettes décentes expose particulièrement les femmes et les filles à des risques d’insécurité, notamment la nuit. Au travail, pour une domestique logée chez son employeur, l’accès à l’eau et aux sanitaires dépend entièrement de la bienveillance de ce dernier. Les travailleuses sénégalaises domestiques à l’étranger et les Africaines employées au Sénégal subissent la même dépendance, faute de droit du travail pour les protéger.

Faire de l’accès durable à l’eau et à l’assainissement un objectif de l’Agenda 2063 revient aussi à reconnaître les besoins des femmes migrantes, qu’elles partent, reviennent ou arrivent d’un autre pays africain. Une politique de l’eau qui ignorerait les quartiers d’installation des migrantes ou conditionnerait l’accès aux services essentiels à leur statut administratif manquerait sa cible la plus vulnérable.

Pour une hospitalité inclusive et une justice de genre

La Journée internationale de la femme africaine ne doit pas se réduire à un hommage symbolique, pas plus que le thème de l’eau en 2026 ne doit rester un simple slogan. Ensemble, ils doivent servir à tirer une conclusion politique simple et à double sens : sans les femmes migrantes, sénégalaises en migration interne ou africaines au Sénégal, des pans entiers de l’économie sous-régionale s’effondreraient. Sans un accès garanti à une eau sûre et à un assainissement digne, chez elles, sur leur lieu de travail ou dans leur quartier, les objectifs de l’Agenda 2063 resteront lettre morte pour celles qui en ont le plus besoin. Une téranga qui s’arrêterait aux frontières du pays, ou une politique de l’eau qui oublierait ces femmes, manquerait le même rendez-vous avec l’histoire.