12 août 2026

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Maroc azrou, l’héritage inattendu du collège berbère

Perchée au cœur des montagnes du Moyen Atlas, la ville d’Azrou abrite un établissement scolaire dont l’histoire dépasse de loin sa modeste apparence. Le collège d’Azrou, initialement imaginé par l’administration coloniale française, devait incarner la pierre angulaire d’une stratégie politique ambitieuse : façonner une élite berbère francophone, loyale et éloignée des influences nationalistes qui émergeaient dans les grandes villes comme Fès ou Rabat. Pourtant, contre toute attente, cet établissement est devenu la matrice d’une génération de personnalités qui ont marqué l’histoire du Maroc contemporain.

Lycée Tarik Ibn Ziad en 2010, anciennement le Collège Berbère d'Azrou. Maroc, Azrou.

Azrou : quand un collège colonial façonne l’avenir d’une nation

Conçu sous le Protectorat français pour servir les intérêts de l’administration coloniale, le collège d’Azrou avait pour mission de former des cadres berbères francophones, éloignés des mouvements indépendantistes. Pourtant, l’histoire a pris un tournant radical. De ses salles de classe sont sortis des hommes et des femmes qui ont joué un rôle clé dans l’indépendance du Maroc. Parmi eux, des ministres, des gouverneurs, des magistrats et même treize généraux. Certains ont servi sous les règnes de Mohammed V et d’Hassan II, tandis que d’autres ont été emportés par les soubresauts politiques des années 1970. Plongeons dans le récit de cette institution unique, à travers les travaux de Mohamed Benhlal et les récits de ses anciens élèves.

Un projet colonial aux ambitions détournées

À l’origine, le projet du collège d’Azrou s’inscrivait dans une logique coloniale bien précise. En 1927, les autorités françaises décidaient de créer un établissement destiné à éduquer une jeunesse berbère, dans l’espoir de former une élite locale docile, francophone et éloignée des foyers de résistance nationaliste. L’objectif était clair : affaiblir les mouvements indépendantistes en s’appuyant sur une classe dirigeante acquise à la cause coloniale. Pourtant, cette stratégie a rapidement montré ses limites, voire son inefficacité.

Les méthodes pédagogiques, inspirées du modèle français, visaient à inculquer une culture étrangère tout en marginalisant les traditions locales. Les élèves étaient tenus à l’écart des influences des grandes villes, où l’esprit de révolte grandissait. Pourtant, malgré ces précautions, le collège d’Azrou est devenu un terreau fertile pour des idées bien différentes de celles que ses fondateurs avaient imaginées.

Des bancs de classe aux plus hautes sphères du pouvoir

L’histoire du Maroc contemporain ne peut se comprendre sans évoquer le rôle joué par les anciens élèves du collège d’Azrou. Parmi eux, on compte des figures emblématiques qui ont marqué l’histoire du pays. Treize généraux, des ministres, des gouverneurs et des magistrats en sont issus, contribuant à façonner une nation en pleine mutation. Certains ont servi sous les règnes de Mohammed V et d’Hassan II, tandis que d’autres ont été emportés par les putschs de 1971 et 1972, symboles des tensions politiques de l’époque.

Ces anciens élèves, loin de se contenter de servir passivement l’administration coloniale, ont souvent rejoint les rangs des mouvements indépendantistes. Leur parcours illustre la complexité des dynamiques politiques de l’époque, où loyauté envers la couronne et engagement pour la liberté coexistaient parfois chez les mêmes individus. Leur héritage témoigne de la capacité des Marocains à transformer les outils de l’oppression en leviers de leur libération.

Une élite berbère entre deux mondes

Le collège d’Azrou a produit une génération de personnalités bilingues, maîtrisant aussi bien le berbère que le français, et souvent le arabe. Cette double culture a fait d’eux des acteurs clés dans la transition du Maroc vers l’indépendance. Leur éducation, à la fois traditionnelle et moderne, leur a permis de naviguer entre les mondes, jouant un rôle de pont entre les différentes communautés du pays.

Les travaux de Mohamed Benhlal, notamment dans son essai Le collège d’Azrou : une élite berbère civile et militaire au Maroc, 1927-1959, mettent en lumière cette dualité. À travers des témoignages d’anciens élèves, il retrace comment ces hommes ont su détourner les intentions initiales de leurs formateurs pour servir une cause bien plus grande : celle de l’indépendance et de la souveraineté nationale.

L’échec d’un dessein politique

Plus de soixante ans après l’indépendance du Maroc, le collège d’Azrou reste un symbole des espoirs et des désillusions de l’ère coloniale. Le projet initial, visant à créer une élite docile et francophone, a échoué dans ses objectifs principaux. Au lieu de servir les intérêts de la France, les diplômés de ce collège sont devenus les architectes d’une nation en reconstruction. Leur parcours montre comment l’éducation, même dans un contexte coloniale, peut devenir un outil de libération et de fierté nationale.

Cette histoire rappelle que les projets politiques, aussi bien pensés soient-ils, peuvent être détournés par ceux-là mêmes qu’ils devaient servir. Elle illustre également la résilience du peuple marocain, capable de transformer les contraintes en opportunités, et les outils de domination en instruments de liberté.