Le communiqué présidentiel, d’une froideur administrative, masque mal une fracture politique sans précédent au sein du pouvoir sénégalais. Deux ans après leur accession historique à la tête de l’État, le duo qui symbolisait une nouvelle ère pour le pays vient de voler en éclats. Et avec lui, c’est tout un récit politique qui s’effondre — celui d’une alternance pacifique après des années de tensions et de défiance envers les institutions.
Tout reposait, dans cette alliance entre Ousmane Sonko et Bassirou Diomaye Faye, sur une promesse de loyauté indéfectible. « Diomaye moy Sonko » — littéralement « Diomaye c’est Sonko » en wolof — scandait alors la jeunesse sénégalaise dans les rues de Dakar, Ziguinchor et Thiès. Le slogan, devenu cri de ralliement, avait servi de passerelle électorale : voter pour Faye revenait à voter pour Sonko, et vice versa. Une stratégie payante : porté par la popularité de son mentor, le nouveau président avait remporté la présidentielle dès le premier tour avec plus de 54 % des suffrages.
« Diomaye moy Sonko » : l’illusion d’une unité parfaite
Pourtant, dès les premiers mois de leur mandat, les tensions ont commencé à poindre. À l’origine, le choix de Diomaye Faye comme candidat du Pastef n’était pas une évidence. Ousmane Sonko, empêché de se présenter en raison d’une condamnation pour diffamation, avait désigné son lieutenant comme porte-drapeau du parti. Le slogan de campagne avait alors servi de caution morale : voter Faye, c’était voter pour Sonko.
Mais une fois au palais présidentiel, les rôles se sont redistribués. Si Sonko restait le visage médiatique et politique du régime, multipliant les prises de parole et rappelant que la « vision » du Pastef lui appartenait en premier lieu, Diomaye Faye a progressivement affirmé sa légitimité d’homme d’État. Sécurité, diplomatie, gestion des dossiers sensibles : le président a pris ses distances avec l’héritage militant, ce qui a été perçu par certains cadres du parti comme un éloignement des promesses initiales.
Une rupture annoncée, mais jamais assumée
Aucune explication officielle n’a été donnée pour justifier le limogeage. Pourtant, à Dakar, personne ne semble surpris. Depuis des mois, les signes de divergence s’accumulaient entre les deux hommes. Début mai, dans une interview télévisée aux allures d’avertissement, Diomaye Faye avait clairement rappelé les règles du jeu : « Tant qu’il reste Premier ministre, c’est parce qu’il bénéficie de ma confiance. Quand ce ne sera plus le cas, il y aura un nouveau Premier ministre. »
De son côté, Sonko ne cachait plus son impatience. Toujours maître incontesté du Pastef, majoritaire à l’Assemblée nationale depuis les législatives de novembre 2024, il continuait d’incarner, aux yeux des militants, le véritable dépositaire du projet politique né dans l’opposition. Dans les coulisses du pouvoir, deux courants s’étaient dessinés : les « légalistes », autour du président, déterminés à installer une présidence autonome, et les « sonkistes historiques », convaincus que Diomaye Faye n’était qu’un relais temporaire du pouvoir populaire incarné par Sonko.
Fin 2025, Diomaye Faye avait commencé à structurer son propre mouvement, « Diomaye Président », réduisant progressivement l’influence des proches de Sonko dans les cercles du pouvoir. En réponse, le camp Sonko multipliait les mises en garde publiques, dénonçant un abandon des engagements originels du Pastef. La réforme électorale adoptée fin avril, qui pourrait permettre à Sonko de se présenter en 2029, a agi comme un détonateur. À Dakar, beaucoup y ont vu le début d’une campagne présidentielle avant l’heure.
Dette, FMI et subventions : les désaccords qui ont tout fait basculer
Le clivage le plus profond concerne cependant la gestion économique du pays. Selon plusieurs observateurs gouvernementaux et diplomates, les négociations avec le Fonds monétaire international ont cristallisé les tensions. À leur arrivée au pouvoir, les nouveaux dirigeants ont découvert l’ampleur de la dette publique, accusant l’ancien président Macky Sall d’avoir dissimulé une partie de son montant. Le FMI a alors suspendu un programme d’aide de 1,8 milliard de dollars, contraignant l’exécutif à engager des discussions complexes avec les bailleurs.
Dans l’entourage présidentiel, certains reprochaient à Sonko une ligne jugée trop intransigeante face aux exigences du FMI, notamment sur les réformes budgétaires et la réduction des subventions énergétiques. À l’inverse, les partisans du Premier ministre accusaient le camp présidentiel de trahir les promesses souverainistes et sociales du Pastef. Le ministre des Finances, Cheikh Diba, aurait alerté l’exécutif sur le coût croissant des subventions, dans un contexte d’endettement record. Plusieurs sources évoquent aussi l’impasse sur une éventuelle hausse des prix des carburants, qui aurait paralysé le gouvernement pendant des semaines.
Avec une dette équivalente à 132 % du PIB, selon le FMI, le Sénégal figure désormais parmi les pays les plus endettés d’Afrique subsaharienne. Une situation qui a rendu les arbitrages économiques encore plus explosifs.
Le discours qui a scellé le sort de Sonko
Vendredi, quelques heures avant son éviction, Ousmane Sonko affichait encore une combativité intacte à l’Assemblée nationale. Interpellé sur la loi durcissant les sanctions contre l’homosexualité, il avait dénoncé avec virulence ce qu’il qualifiait de « tyrannie » de l’Occident, refusant catégoriquement tout « moratoire » sur l’application de ce texte controversé. Un discours salué par les députés du Pastef, mais qui a aussi ravivé les craintes des partenaires internationaux du Sénégal, alors que Dakar tente de regagner la confiance du FMI.
Dans ce contexte déjà tendu, Diomaye Faye a choisi de reprendre fermement les rênes du pouvoir. Le limogeage de Sonko est devenu inévitable.
Une nuit de colère à Dakar
À peine l’annonce officielle diffusée, les réseaux sociaux sénégalais se sont enflammés. Dès minuit, des centaines de partisans se sont rassemblés devant le domicile d’Ousmane Sonko à Keur Gorgui, scandant son nom et dénonçant une « trahison ». L’ancien Premier ministre est arrivé peu après, accueilli par une foule en liesse qui criait vengeance.
Les réactions politiques n’ont pas tardé. L’ancien maire de Dakar, Barthélémy Dias, a appelé au calme tout en qualifiant la situation de « crise institutionnelle grave ». Juan Branco, avocat franco-espagnol proche de Sonko, a évoqué « la plus grande trahison de l’histoire du peuple sénégalais ». Les titres de la presse locale reflétaient l’ampleur du choc : « La fracture », « Diomaye prend le pouvoir », « Adieu au duo » ou encore « Gueguerre au sommet ».
Les observateurs étrangers suivent désormais la situation avec une inquiétude grandissante. Car cette rupture ne se limite pas à une querelle de personnes. Elle marque la fin d’un équilibre fragile, celui qui avait permis l’alternance de 2024 après des années de manifestations réprimées, d’arrestations massives et de défiance généralisée envers les institutions.
Deux légitimités, un seul pouvoir : l’impossible coexistence
Au fond, cette crise révèle une contradiction fondamentale : pouvait-on durablement gouverner le Sénégal avec deux centres de décision ? D’un côté, Diomaye Faye disposait de la légitimité constitutionnelle de chef de l’État. De l’autre, Ousmane Sonko gardait une légitimité militante incontestable, notamment auprès de la jeunesse urbaine et des cadres du Pastef. Pendant deux ans, le régime a tenté de concilier ces deux figures. Mais au Sénégal, où la présidence concentre traditionnellement l’autorité, une telle dualité était insoutenable.
En mai 2026, Diomaye Faye avait déjà prévenu : le pouvoir risquait de sombrer dans « les ambitions personnelles ». Quelques semaines plus tard, il rappelait qu’il était le seul à détenir le pouvoir constitutionnel de nommer — et de révoquer — son Premier ministre. Vendredi soir, il a passé à l’acte.
Le divorce ouvre désormais une période incertaine. Si Sonko conserve le contrôle politique du Pastef et de la majorité parlementaire, Diomaye Faye conserve, lui, l’appareil d’État et la présidence. Entre les deux hommes, la bataille pour 2029 vient probablement de commencer. Mais pour de nombreux Sénégalais, l’inquiétude est ailleurs : chômage des jeunes, flambée des prix, dette abyssale et promesses de rupture toujours en attente. Derrière cette guerre des ambitions, beaucoup craignent déjà que l’espoir né de l’alternance de 2024 ne s’évanouisse dans les fractures du pouvoir.
Le président doit désormais nommer un nouveau Premier ministre, dont la candidature devra être approuvée par les députés dans un délai de trois mois.
Plus d'histoires
Sénégal : « problème d’autorité », « personnalité excessive », le président Diomaye Faye limoge son Premier ministre Ousmane Sonko
Sénégal : la rupture politique entre Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko
Sénégal : la rupture inattendue entre Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko