La recomposition des forces au Sahel se déroule actuellement de manière subtile mais déterminée. Tandis que les contingents européens se sont retirés du Mali, du Burkina Faso et du Niger, laissant une place visible à la Russie, les États-Unis semblent orchestrer un repositionnement stratégique majeur. Pour Emmanuel Dupuy, président de l’IPSE, il ne s’agit pas d’un retour impromptu, mais de la confirmation que Washington n’a jamais quitté la zone, préférant attendre l’effacement des autres acteurs pour avancer ses pions.
L’approche de Washington au Sahel est dictée par un pragmatisme froid. Les États-Unis privilégient les intérêts sécuritaires et économiques aux considérations idéologiques, n’hésitant pas à négocier avec des interlocuteurs aux positions divergentes. Selon l’expert, les Américains ne voient pas la présence russe comme un obstacle frontal, mais plutôt comme une force complémentaire dans un espace délaissé par les Européens.
Une méthodologie de dialogue avec les pouvoirs en place
La stratégie américaine repose sur un dialogue structuré avec les autorités effectives, peu importe leur mode d’accession au pouvoir. Emmanuel Dupuy compare cette méthode à celle employée en Afghanistan avec les talibans. Contrairement aux Européens qui refusent de reconnaître les gouvernements militaires, Washington choisit de composer avec les réalités politiques du terrain, acceptant le fait accompli pour préserver ses intérêts.
Cette influence s’appuie également sur des convergences avec d’autres puissances comme la Turquie, tout en profitant de la faible implication chinoise dans le domaine sécuritaire. Sur le plan économique, le dispositif AGOA (African Growth and Opportunity Act) demeure un levier puissant pour ancrer trente pays africains dans la sphère commerciale américaine via des exemptions tarifaires.
La sous-traitance sécuritaire comme modèle de présence
La coexistence entre les États-Unis et la Russie est facilitée par l’usage de sociétés militaires privées. Emmanuel Dupuy explique que l’intervention directe des armées régulières est remplacée par des Entreprises de services de sécurité et de défense (ESSD). Ce modèle, déjà éprouvé en Libye où des prestataires américains ont côtoyé les forces de Wagner, se retrouve également au Soudan ou en RDC avec des entités comme Blackwater.
L’objectif central reste l’accès aux ressources extractives vitales : l’or au Mali et au Burkina Faso, ainsi que l’uranium au Niger. La sécurisation de ces gisements est le moteur de cette présence indirecte mais efficace.
Le Maroc : le partenaire idéal de Washington au Sahel
Dans cet échiquier mouvant, le Maroc occupe une place centrale. Rabat est perçu comme le partenaire stratégique capable de faire le pont entre Washington et les régimes sahéliens. Grâce à son excellente image de marque et sa capacité de dialogue avec les autorités du Mali, du Niger et du Burkina Faso, le Royaume chérifien devient un vecteur d’influence indispensable.
Plusieurs leviers font du Maroc un pivot régional :
- La diplomatie religieuse : L’Institut Mohammed VI forme des imams à un islam modéré et soufi, un outil de stabilisation efficace contre l’extrémisme.
- Le désenclavement économique : L’initiative marocaine propose des corridors logistiques reliant le Sahel à l’Atlantique, une perspective de développement à long terme.
- Le statut diplomatique : Partenaire majeur hors OTAN, le Maroc s’inscrit dans une triangulation stratégique entre l’Afrique, la Méditerranée et l’Atlantique.
Algérie et Sahara : un rapport de force en mutation
Face à cette dynamique, l’Algérie semble perdre de son influence. Emmanuel Dupuy note que le lien organique entre Alger et Bamako s’est rompu, notamment à cause du soutien algérien à certains acteurs religieux mal vus au Mali. Sur le dossier du Sahara, Washington maintient que le plan d’autonomie marocain est la seule base de discussion valable, affaiblissant les positions algériennes.
La question du Sahara évolue désormais vers des enjeux de gouvernance locale, de zones économiques exclusives et de développement agricole, marquant la fin des débats purement idéologiques. Le Sahel n’est plus seulement une zone de conflit, mais un espace de reconfiguration où le Maroc s’affirme comme le carrefour des ambitions internationales.
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