1 mai 2026

Crise au Sahel : l’Algérie face à l’effondrement du Mali

Le Mali au bord du gouffre : une offensive islamiste et touarègue bouleverse la donne

L’attaque coordonnée lancée le 25 avril au Mali n’était pas un simple rebondissement dans l’instabilité chronique du pays. Elle marquait un tournant stratégique. Des groupes islamistes et des séparatistes touaregs ont simultanément frappé des bases militaires et des zones peuplées, repoussant les forces gouvernementales soutenues par la Russie hors de la ville stratégique de Kidal. Leur capacité opérationnelle s’étend désormais jusqu’aux portes de Bamako. Pour le Sahel et pour l’Algérie, la question n’est plus de savoir si la région se déstabilise, mais bien qui pourrait encore l’arrêter.

L’échec cuisant de la junte malienne

Pour saisir l’ampleur de la crise actuelle, il faut revenir sur les décisions politiques prises après le coup d’État de 2021. La junte dirigée par le colonel Assimi Goita a expulsé les forces françaises, mis fin à la mission de paix de l’ONU MINUSMA et remplacé ces partenaires par le groupe Wagner, désormais contrôlé par l’État russe. Les critiques occidentaux avaient averti que cette réorientation créerait un vide sécuritaire. La junte avait balayé ces craintes, les qualifiant de pression néocoloniale. L’offensive d’avril a donné raison à ces mises en garde.

Les successeurs russes de Wagner, loin de représenter la force anti-insurrectionnelle annoncée, ont été chassés de Kidal, une ville chargée de symboles et de stratégies, berceau historique de la résistance touarègue. Les militants n’ont pas seulement résisté à la puissance de feu russe : ils se sont adaptés, coordonnés et avancés. Ce que la junte a échangé contre des logistiques françaises et des connaissances institutionnelles sahéliennes s’avère insuffisant face à une menace devenue plus sophistiquée.

L’alliance entre islamistes et Touaregs derrière cette offensive est révélatrice. Ces deux groupes ont historiquement entretenu des tensions, se disputant les mêmes zones non gouvernées du nord du Mali. Leur collaboration tactique suggère qu’ils considèrent la junte suffisamment affaiblie pour être simultanément mise sous pression. Leur évaluation pourrait bien être juste.

L’Algérie face à une équation impossible

Parmi les acteurs extérieurs, aucun ne suit l’effondrement du Mali avec autant d’inquiétude que l’Algérie. Alger partage avec Bamako une frontière longue et poreuse, longtemps utilisée comme corridor pour le trafic d’armes, de stupéfiants, de migrants et comme voie de recrutement pour les groupes armés. Les responsables algériens savent, par expérience amère, que les crises sécuritaires non résolues ne restent pas cantonnées. Elles franchissent les frontières. Elles s’étendent.

L’ironie est frappante : Alger s’était positionné comme médiateur régional indispensable, négociant en 2015 l’accord de paix d’Alger entre Bamako et les factions touarègues. Cet accord s’est effondré début 2024 lorsque Goita s’en est officiellement retiré, une décision perçue par Alger comme un rejet délibéré. Les tensions ont atteint un nouveau pic en mars 2025 quand des forces algériennes ont abattu un drone malien près de la frontière commune, déclenchant une rupture diplomatique avec le Mali et ses alliés du Burkina Faso et du Niger, tous trois membres de l’Alliance des États du Sahel alignée sur Moscou.

L’Algérie se retrouve aujourd’hui exclue diplomatiquement d’une crise à laquelle elle est pourtant la plus exposée. Elle ne peut imposer une solution au Mali. Elle ne peut compter sur une junte qui la considère avec hostilité. Et elle ne peut ignorer la suite des événements, car les alternatives, comme l’établissement de sanctuaires permanents de groupes armés sur son flanc sud, représentent une menace existentielle pour sa sécurité intérieure.

Le ministre algérien des Affaires étrangères, Ahmed Attaf, a adopté un ton ferme cette semaine, réaffirmant son soutien à l’intégrité territoriale du Mali et condamnant sans équivoque le terrorisme. Mais les déclarations de principe ne remplacent pas un canal diplomatique qui n’existe plus.

L’absence américaine : un vide que d’autres occupent

L’effondrement du Sahel raconte aussi l’histoire d’une Amérique absente. Les États-Unis ont réduit leur présence contre-terroriste en Afrique de l’Ouest sous la pression de gouvernements régionaux alignés sur Moscou, sans la remplacer par une alternative cohérente. Le résultat est un vide que la Russie comble partiellement par des contrats militaires, tandis que les réseaux islamistes s’installent plus durablement en fournissant des services de gouvernance, de taxation et de recrutement dans les territoires abandonnés par l’État.

La leçon se joue en direct au Mali, et Washington ferait bien de la méditer. Les partenariats militaires, le partage de renseignements et une pression anti-terroriste durable ne sont pas des options pour la stabilité régionale. Elles en sont les conditions préalables. Lorsqu’ils disparaissent, le vide ne reste pas neutre. Il est occupé.

Trois scénarios pour l’avenir

Trois trajectoires se dessinent désormais. La junte malienne pourrait négocier un accord politique avec les factions touarègues, stoppant la déroute militaire au prix de concessions territoriales majeures. Elle pourrait aussi intensifier son effort militaire, comptant sur le soutien aérien et terrestre russe pour tenir le nord, avec des perspectives incertaines. Ou elle pourrait poursuivre son repli tactique actuel tout en affirmant publiquement sa légitimité, jusqu’à ce que Bamako elle-même devienne un territoire contesté.

L’Algérie suit ces scénarios avec appréhension. L’implosion du Sahel n’est plus une préoccupation humanitaire lointaine. Elle arrive jusqu’à sa frontière.