9 juin 2026

Voix Panafricaine

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Coopération militaire France-Tchad : le pari risqué de Déby

Un rapport publié début juin 2026 révèle que plusieurs officiers français sont de retour à N’Djamena depuis la mi-avril pour relancer la coopération militaire entre la France et le Tchad. Cette initiative survient moins de deux ans après la fin officielle de la présence militaire française, une décision alors saluée comme un tournant souverainiste.

Bien que Paris affirme ne pas envisager un redéploiement permanent de forces, la simple reprise de la coopération militaire et du partage du renseignement soulève de sérieuses interrogations sur l’image du président Mahamat Idriss Déby Itno et sur la crédibilité de son discours politique.

Une contradiction avec le discours de souveraineté

Durant les mois qui ont suivi le départ des forces françaises, le président Déby a présenté cette décision comme une victoire de la souveraineté nationale et une reconquête de l’indépendance stratégique. Il l’a associée à un discours d’émancipation vis-à-vis des dépendances étrangères et de renforcement de partenariats équilibrés, en phase avec les aspirations panafricaines. La reprise de la coopération militaire, même limitée, risque d’être interprétée comme un recul par rapport à l’une des décisions les plus emblématiques de son mandat. D’autant que les autorités tchadiennes avaient justifié la fin des accords militaires par l’absence de résultats concrets et une forte pression populaire.

Un risque pour l’image régionale du Tchad

Ces dernières années, le Tchad a consolidé son image de puissance régionale influente dans le domaine sécuritaire, capable de répondre aux menaces grâce à la coopération avec ses voisins et à la diversification de ses partenariats. Le président Déby s’est posé en médiateur régional et en acteur clé de la stabilisation au Sahel et en Afrique centrale. Toutefois, le retour sous le parapluie du renseignement français pourrait fragiliser cette position et donner l’impression que N’Djamena n’a finalement pas réussi à s’affranchir de son partenaire traditionnel, malgré les discours sur l’autonomie stratégique.

Un élément fondamental ne peut être ignoré : la fin de la présence militaire française répondait aussi à une demande populaire exprimée lors de nombreuses manifestations. Tout rapprochement avec Paris risque de mécontenter une partie importante de l’opinion publique, qui considérait le retrait français comme un acquis souverain à préserver.

La France, un partenaire ambivalent

Le paradoxe est frappant : la France, qui revient aujourd’hui comme partenaire sécuritaire, a été ces deux dernières années une source de pression sur le régime de Déby. En juillet 2024, des accusations de détournement de fonds publics impliquant le président et sa famille ont été relayées par la justice française. Ces dossiers ont été réactivés en mars 2026, accompagnés de spéculations sur un éventuel gel d’avoirs. Le retour à une coopération avec un État qui a utilisé ses institutions judiciaires et médiatiques pour cibler le chef de l’État soulève des interrogations légitimes sur la confiance politique entre les deux parties.

Par ailleurs, la France a accueilli à Nantes, en octobre 2025, le plus important rassemblement de l’opposition tchadienne, politique et politico-militaire, visant à coordonner leurs efforts face à N’Djamena. Paris a également joué un rôle notable dans l’affaire Succès Masra, avec des avocats français, un transfert médical vers la France, et une médiatisation au Parlement français et dans des instances européennes.

Entre impératifs sécuritaires et coût politique

Personne ne nie que le Tchad fait face à des défis sécuritaires croissants dans la région du lac Tchad ainsi qu’à ses frontières orientales et septentrionales. Mais la question centrale demeure : les bénéfices sécuritaires potentiels d’un rapprochement avec Paris justifient-ils le coût politique et symbolique ? Le président Déby a bâti une part importante de sa légitimité sur un discours de souveraineté, d’indépendance et de rejet des dépendances étrangères. Toute reprise de la coopération militaire avec la France pourrait affaiblir la crédibilité de ce discours et offrir à ses adversaires l’occasion de remettre en cause la sincérité de son projet souverainiste.

En définitive, comment justifier un retour vers un partenaire politique, médiatique et judiciaire qui a accueilli l’opposition, critiqué le régime et tenté de le presser sur plusieurs dossiers, avant d’être à nouveau présenté comme indispensable à l’avenir de la sécurité nationale ?