12 juillet 2026

Voix Panafricaine

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Achille Mbembe : une perspective inédite sur la démocratie africaine

Le philosophe camerounais Achille Mbembe affirme avec conviction que la démocratie n’a jamais été réellement mise en œuvre sur le continent africain. Lors d’un entretien exclusif, il aborde également des sujets cruciaux tels que le franc CFA, l’inertie politique en Afrique centrale et le débat essentiel sur les réparations liées à la traite négrière.

En marge de la 3ᵉ édition des Assises africaines de la démocratie, qui s’est tenue au Musée Théodore Monod de Dakar, le professeur Achille Mbembe, historien, philosophe et éminent enseignant-chercheur, a partagé ses réflexions approfondies.

Président de la Fondation pour l’innovation pour la démocratie, il propose une analyse critique des expériences démocratiques vécues en Afrique. Contrairement à une idée reçue selon laquelle le continent serait en proie à une crise de la démocratie, il soutient que, dans la plupart des nations africaines, cette dernière n’a jamais été véritablement établie.

« Il n’y a pas de crise démocratique où la démocratie est absente »

Pour Achille Mbembe, évoquer une crise de la démocratie en Afrique est une erreur sémantique. Il explique :

« Une crise de la démocratie ne peut survenir que là où elle existe. Or, ce qui est en crise, ce n’est pas la démocratie, car nous ne l’avons jamais concrètement pratiquée. Ce que nous avons mis en place est plutôt un système fondé sur un multipartisme purement administratif, caractérisé par des élections ou des consultations électorales dont la légitimité est souvent remise en question. »

Selon son analyse, de nombreux États africains ont privilégié un multipartisme administratif, bien éloigné d’un authentique système démocratique.

La « démocratie tropicale » : un concept dénué de sens

Face à la notion de « démocratie tropicale », Achille Mbembe exprime un rejet catégorique :

« Le fait de ‘tropicaliser’ la démocratie n’a aucune pertinence. Le tropicalisme est un concept forgé par la géographie et la climatologie coloniales dans le but de stigmatiser tout ce qui ne provenait pas de l’Occident. »

Le philosophe prône plutôt une endogénéisation de la démocratie, qui s’appuierait sur les ressources politiques, sociales et culturelles intrinsèques aux sociétés africaines.

Le capitalisme financier, un facteur de fragilisation des démocraties

Achille Mbembe pointe également du doigt l’impact du capitalisme financier spéculatif sur les démocraties contemporaines, y compris en Afrique. Cette évolution, selon lui, justifie pleinement le thème choisi pour les Assises africaines de la démocratie : « La force des sociétés », soulignant l’importance du rôle citoyen par rapport à celui des États.

Franc CFA : « L’Afrique nécessite une monnaie africaine authentique »

Concernant la souveraineté monétaire, Achille Mbembe estime que le débat doit dépasser la simple question de la disparition du franc CFA.

« L’Afrique a besoin d’une véritable monnaie africaine. »

Il explique aussi les disparités de mobilisation entre l’Afrique de l’Ouest et l’Afrique centrale par des cultures politiques distinctes. À ses yeux, l’Afrique de l’Ouest bénéficie de sociétés civiles plus dynamiques, tandis que l’Afrique centrale reste engluée dans un profond immobilisme politique.

« L’Afrique centrale représente, à mon sens, le cœur des ténèbres de la politique africaine postcoloniale : le Cameroun, le Tchad, la Guinée équatoriale, le Congo-Brazzaville, la République centrafricaine… Ce sont des régimes obscurs d’une autre époque, complètement hermétiques à toute initiative susceptible d’aider les peuples africains à s’émanciper. »

En contraste, il décrit l’Afrique de l’Ouest comme une région davantage portée par des sociétés civiles actives et une diaspora influente, incarnant une voix panafricaine plus audible.

Réparations : « La demande de réparation est d’autant plus légitime que la perte est irréparable »

Abordant la conférence d’Accra dédiée à la justice réparatrice, Achille Mbembe reconnaît que les crimes des traites transatlantique et transsahariennes sont, par essence, irréparables. Néanmoins, cette réalité, selon lui, renforce la légitimité de la revendication de réparations.

« Certaines pertes sont irréparables, car ce qui a été perdu n’a pas de prix. Il est donc crucial de considérer que des choses ont une valeur inestimable et, si elles sont perdues, ne peuvent être remplacées. C’est une perte radicale. Ce qui ne signifie pas qu’il ne faut pas exiger réparation. Au contraire, il faut d’autant plus exiger réparation que ce qui a été perdu est irréparable. »

« Une responsabilité africaine existe »

Le philosophe souligne cependant que le débat sur les réparations ne saurait ignorer une réflexion sur la responsabilité et la complicité de certaines élites africaines dans ces crimes contre l’humanité.

« Par conséquent, nous ne pouvons pas non plus éluder notre propre responsabilité, car l’une des vérités est que, au fil des traites d’esclaves, qu’elles soient transatlantique ou transsaharienne, et de ces processus historiques qui ont perduré des siècles, nous, en tant qu’Africains, avons été impliqués. Il y a une responsabilité africaine, et cette question doit être posée. Elle doit faire partie du débat général sur une forme de justice universelle, pour qu’il y ait une justice non seulement verticale, mais aussi horizontale, afin d’ouvrir la voie à la réconciliation des divers fragments de l’Afrique, ici et au sein de nos diasporas. »

À travers cet entretien, Achille Mbembe offre une réflexion profonde sur la démocratie, la souveraineté monétaire, les héritages coloniaux et les défis politiques auxquels l’Afrique est confrontée aujourd’hui. Ses analyses invitent à repenser les trajectoires démocratiques du continent, les conditions d’une Afrique souveraine véritablement politique et monétaire, ainsi que les impératifs d’une justice historique fondée sur la mémoire, la responsabilité et la réconciliation. Cette tribune africaine essentielle enrichit l’actualité Afrique francophone et le discours sur le panafricanisme.